D’Isère en Savoie – Descente à flanc d’eau

D’Isère en Savoie – Descente à flanc d’eau

Moi qui rêvais de revoir une descente aux flambeaux! Avec mes vieux souvenirs de skis en bois, d’odeur de pins mouillés et d’edelweiss, je me retrouve baba sur le télésiège, à me rendre compte que vingt ans se sont écoulés: Les bons vieux tire-fesses ont tiré leur révérence, les skis droits n’existent plus, le port du casque est presque obligatoire et tout le monde a à peu près l’air de savoir skier (paraboliques obligent). La poudreuse c’est sympa mais les crêtes nous appellent; on s’élance quelque part dans la réserve, en équilibre sur les pentes du vallon de l’Iseran, divague en compagnie d’une dizaine de bouquetins, puis la magie opère, la passion de la marche nous reprend. Entre le télésiège des Leissière en haute Tarentaise, culminant à près de 3000m et de petites marches en lisière de forêt, notre choix est fait. On s’évade dans le lit du Chevril, lac assassin avaleur de village avant d’arpenter la très belle route des vignobles de Savoie. Nous menons alors une descente à flanc d’eau: Les neiges sommitales laissent place aux cascades forestières les lagunes glaciaires aux torrents mélodieux, rythmant cette brève semaine, entre glissades inattendues et promenades opportunistes.

Tout en dévalant les pentes de la Madeleine, je me disais: « C’est magnifique. Mais ça va trop vite. J’aimerais que ça ralentisse. » Le ski vous donne parfois l’impression de planer, certes, mais l’alternance de descentes-éclairs et de remontées « mécaniques », glisse la sensation d’un petit jeu lassant, ne correspondant plus à ma vision de la montagne.

Il faut dire que skier seul, après plus de vingt ans d’interruption, c’est un peu comme retrouver une vieille paire de rollers tout au fond d’un grenier et essayer de les chausser en dépit du bon sens.

L’envie déraisonnable de partir hors piste m’étreint tout au long de la mâtinée… Certaines illuminations ne doivent pas toucher terre, ni effleurer la neige.

L’après-midi, nous allons visiter le hameau du Fornet, avant de nous élever un peu, sous la pointe de la Tsanteleina, en direction du col de la Bailletaz. Que nous n’atteindrons pas, étant donné l’enneigement d’avril: Quelques bouquetins monteront à notre place.

Nous nous éloignons du Fornet et traversons de vastes névés, sans réel danger. A ma surprise, nous jouxtons la réserve naturelle de la grande Sassière et aperçevons rapidement le pont Saint Charles, à nos pieds.

La faune sauvage abonde sur le sentier, contrastant avec la mâtinée passée à Val d’Isère. Décidément, c’est avec nos chaussures de marche que nous préférons appréhender et ressentir la « vie en montagne ».

De petites cascades jaillissent de toutes parts de la roche; le printemps nous adresse un sourire de loup.

On retrouve nos vieux cousins cornus, au fil des pentes

Un tout petit homme caracole sous la voilette, le voyez-vous?

Le lendemain, nous découvrons le hameau abandonné du Manchet

La cascade gelée nous offre un repos bien mérité: Marcher dans la neige (sans raquettes) fatigue vite, d’autant que Najate suit ses leçons de ski le matin et déplore quelques ampoules aux pieds

C’est contempler la montagne qui m’apaise, non la chevaucher. C’est fouler doucement ses pentes, non pas les dévaler hystériquement. A la limite, le ski de randonnée pourrait faire sens, parce qu’il s’agit d’abord d’aviser un vallon puis d’en faire l’ascension avant d’en labourer la poudreuse, mais le ski alpin, ce slalom assisté par traction mécanique, ne correspond plus à mes valeurs ni à ma façon de vivre la montagne, y compris l’hiver.

Le lendemain, un récital céleste nous éblouit: On s’amuse à piéger les nuages dans notre chambre noire. Un bref tour du lac de l’oeillette facilite la pavane, les métamorphoses de l’eau nous ensorcellent

Notre petit tour du lac de l’oeillette tourne court: En dépit d’une fonte rapide, le lac se confond intégralement au manteau immaculé des dernières neiges tombées il y a peu, aussi n’avons-nous d’yeux que pour les nuées, irrésistibles et serpentines.

Anamorphoses crémeuses, le rythme de la marche paraît dissonant au milieu des griffures des skieurs, sur une neige souple et craquante. Nous partageons la piste avec les fondeurs…

A cet instant précis, je compris qu’il valait mieux partir…

Du coup, nous arrêtons notre départ au lendemain, et décidons d’élargir nos pérégrinations dans le secteur de Tignes. Hésitant à joindre le hameau du Saut, de multiples miroirs se mettent à trembloter puis nous sentons un appel vers l’est, un jeu d’équilibriste s’esquisser entre le midi et le septentrion: C’est cette immense fosse bleue aux rivages de marbre, cet espace étrange entre le fluide et le vaporeux, cette gerçure de grès qu’on ignore encore être le lac des Chevril, qu’il nous reste à arpenter

En immersion au fond du lac, nous découvrons une gorge accidentée, puis foulons l’ancien pont reliant Val d’Isère à Tignes, avant l’engloutissement de l’ancien village. Nous apprendrons plus tard que les maisons ont été noyées dans les eaux du Chevril, et non pas dans le lac de Tignes, quatre cent mètres plus haut (juste avant Val Claret).

Plusieurs vestiges émergent des fonds sablonneux et les terres craquelées libèrent quelques souvenirs d’une tragédie aux échos persistants (les Tignards ayant perpétué la mémoire du lieu et récité une messe au fond du lac) on aperçoit les ruines de l’ancien village en longeant une route circulaire, des murets décatis, des bidons ensevelis, autant de preuves tangibles d’un enracinement séculaire.

Les paysages insolites rappellent parfois ces déserts de sel, ces rivages de la mer morte, on ne s’attendait pas à une telle aridité…

En sortant du tunnel à la douche, un petit parking permet d’accéder à une route de sable, après un crapahut très bref dans les rochers. On s’était arrêtés juste pour la vue, et, tombés par hasard en période de vidange (il en serait effectué tous les dix ans par l’EDF) sur ce plan d’eau immense que nous avions longé de nuit à l’aller, l’évidence nous est apparue: Il fallait approfondir ce paysage, le creuser un peu, pour en faire ressortir les couleurs.

Les célèbres tufs coiffant le lac de Tignes se hérissent et s’entrelacent à l’uniforme hivernal…

Dernier coup d’oeil au lac de Chevril, qui nous aura captivé un long moment

La Dame du Lac veille sur l’âme du vieux village

Pierre brute, verticale: Nature contre industrie, tout contre…

Changement d’ambiance: Des ampoules douloureuses empêchant Najate d’enfiler ses chaussures de skis, nous faisons route pour Chambery, dont l’arrière-pays nous intrigue. Après une courte halte dans un relais-routier, on débute une petite marche à hauteur de Curienne, vers le canyon de Trévèze que voici.

Cascadette, arche minérale, atmosphère paisible: Les gorges de la Leysse commencent bien

Les mêmes vues d’un peu plus près

Bref, on colle le ruisseau au plus près, dans la végétation printanière

On s’élève sur un pâturage d’altitude, bucolique et chaleureux, un peu dans l’esprit du Diois

Puis on retrouve nos méandres de la Leysse, franchement très plaisantes, une fois franchi le Trou de l’Enfer (qui porte mal son nom)

De superbes marnes s’abîment dans les eaux limpides

Nous avons été sensibles au charme de cette marche: Beaucoup de très belles choses en quelques kilomètres, un cheminement facile avec variantes et petits pas de côté. C’était rafraîchissant à souhait, comme un avant-goût des cascades de l’Alloix

Notre gîte se trouve à deux pas du lac Saint-André, nous y allons flâner juste avant la nuit…

Le tour du lac s’effectue en un quart d’heure à peine; de nombreux pontons permettent de buller ou de pêcher à la ligne

Au sud de Chambéry, et au sud-ouest de Pontcharra, se situent les cascades de l’Alloix. La chaîne de Belledonne se déploie, vue côté Chartreuse, encore une belle mâtinée en perspective

Nul n’est censé ignorer l’Alloix. En tout cas, pas la Gouille Michel, soeur cadette d’une haute-lignée de chutes d’eau, toutes plus belles les unes que les autres…

Quant à savoir pourquoi la Gouille s’appelle Michel?

Des visions enchanteresses se succèdent, on ne serait qu’à peine surpris de surprendre une Vouivre au bain

La seconde cascade ne répond à aucun nom

Une grimpette ludique offre quelques points de vue inédits sur le dernier saut juste avant la vire…

On reste bouche bée devant une telle merveille

Après être passés derrière la cascade, on entame un passage sensationnelle sur la vire en direction du Devin. Juste avant celui-ci, on emprunte une sente discrète sur la gauche et entame une portion de la via ferrata.

Là-haut, il y a du gaz, mais pas trop quand même, par contre, il fait très chaud, plaqués contre les roches

Si on se demandait pourquoi la randonnée est notre passion, cette sortie à l’Alloix serait la réponse…

Retour par le même chemin, on traîne exprès des pieds, ne pas quitter trop vite ce paradis terrestre

Une kyrielle de petits sauts ravissants nous « ramènent » à la voiture

Cette promenade magique avec son court passage en via ferrata justifie amplement notre choix d’explorer ce secteur Chambéry Pontcharra. Dans son genre, ce périple fluvial nous aura bluffé!

Déjeuner à Saint-Vincent de Mercuze, un charmant village aux pieds de la Chartreuse

Après le déjeuner, on improvise une virée à la cascade de Teppes Cochon. Le sentier, beaucoup plus raide et étroit que prévu, nous propulse à travers un chaos végétal, dans un environnement silencieux, isolé, que même les locaux semblent ignorer. La cascade au nom mémorable n’est pas fléchée, seul un cairn discret indique le layon qui y mène.

Malheureusement pour nous, la fonte des neige du plateau alimentant Teppes Cochon ne suffira ni à lui conférer une quelconque majesté ni même à justifier sa réputation de cascade somptueuse. Cependant, à voir ce piton dégoulinant, on entrevoit tout de même ce qui a fait la légende de la cascade de Teppes Cochon.

Dans la descente, les montagnes enneigées apparaissent par instant

Nous arrivons au cirque de Saint-Même, de loin le plus célèbre du massif de la Chartreuse…

Il est déjà tard, plusieurs chutes surgissent des profondeurs du cirque

La grande cascade, à elle seule, mérite le détour. J’y étais presque seul. Cependant, ayant laissé Najate plus bas, en raison de ses ampoules douloureuses, je n’ai pas cherché d’autres cascades et n’ai pas pensé à fureter. Ainsi, la cascade isolée m’a complètement échappée.

Plus bas, au terme d’un sentier effondré, on découvre ce paysage majestueux, en marge de la passerelle (dont j’ai oublié le nom) avec ce joli saut de la Pisse du Guiers

Que revoici en plan serré

Point de vue large sur le cirque, que nous quittons à peine deux heures après y être entrés.

Le lendemain matin, nous revenons dans le secteur de Chambery, non loin de Curienne. Cette fois, nous explorons les gorges de la Doriaz.

Après une heure de marche, on découvre la première cascade

Puis le saut supérieur (de la Doriaz) offre l’occasion d’une pause contemplative

Juste avant le col de la Doriaz, le Trou de la Doriaz délivre les eaux de cette rivière fougueuse, très appréciée des Chambériens. Je n’ai pas trouvé le débit impressionnant, pour un début de printemps…

La Doriaz ne se laisse pas facilement explorer: On la longe la plupart du temps en surplomb, et de nombreuses cascades restent ignorées du marcheur.

J’ai quand même réussi à ramper telle une chenille, à me glisser sous des rochers, pour me hisser aux pieds de ce saut écumant

Celui-ci dégageait une aura de sérénité m’évoquant quelque haïku japonais

De retour à la voiture, en direction du saut inférieur de la Doriaz

Saut que voici… Bien qu’arriver jusqu’ici ait été toute une histoire.

En effet, une fois arrivé sur la plate-forme d’observation, un panneau indique: Passage interdit. Et s’engageant tout de même sur le ponton, on découvre d’abord quelques planches manquantes, puis un sentier très glissant le long du torrent engorgé. Il ne faut pas se louper. Mais avec un peu de confiance ( et de prudence) ça passe. Soit dit en passant, cela reste un passage engagé, à ne tenter que par temps sec.

Les belles gorges de la Doriaz serpentent jusqu’à St Jean d’Arvey. Cette incursion dans le massif des Bauges, sans valoir les gorges de l’Alloix, nous a tout de même impressionné

Visitons ensuite la ville de Chambery et son église gothique tapissée de papier peint (!)

Tout de même inspirant; sans oublier le cloître offrant un asile de repos et de fraîcheur à de jeunes artistes venus y chercher la quiétude

La ville ressemble à s’y méprendre à certaines de ses cousines Italiennes, rappelant l’époque du duché de Savoie

Pour achever cette belle journée, nous retournons lézarder au lac Saint-André

On achève donc ce séjour sur une touche lacustre, dans les vignobles de Champareillan, au pied du Mont Granier, que je me réserve pour un futur printemps (plutôt fin mai, à cause des névés sur lapiaz)

Personnellement, j’ai particulièrement goûté les paysages de cette région, située entre Grenoble et Chambéry. Nous n’étions pas censés y séjourner, mais ce petit pas de côté nous a ressourcé. Présentant un excellent contrepoint à l’aspect un peu artificiel de Tignes et Val d’Isère, ce secteur plus champêtre fut un bon choix, compte tenu de la saison et du débit des gorges. Toutefois, sur ce point, nous avons eu des déceptions: En particulier, Teppes-Cochon, qui restera dans nos mémoires, en dépit de sa toute petite forme. Pour le reste, tout fut presque parfait.

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