
Un voyage de sept semaines chez les kiwis. Un petit pas de côté d’à peu près 18500km. Une parenthèse à l’autre bout du monde, qui se referme avec un bruit de portière (celle du mini-van loué sur place). En ce qui nous concerne, nous n’avons jamais fait une chose pareille: Nous n’en avons eu jusque-là ni le temps ni les moyens. Mais voilà, à 45 ans, on se jette à l’eau. Atterrissage sur l’île du nord, dans la ville d’Auckland où notre véhicule nous attend. « Hunky Dory » notre compagnon d’infortune, monture des jours sans pain, nous cause d’abord quelques soucis. On sait pourtant, grâce à David Bowie, que tout devrait rouler avec un nom pareil. (En Slang, Hunky Dory signifie tout va bien). Il y aura sans doute des hauts et des bas, des temps forts et des temps faibles: En 45 jours de route, si-il ne se passe rien, c’est qu’on est morts. Évidemment, on déborde de projets. Il a fallu faire des choix impossibles, tirer une croix sur certains coins comme la péninsule de Northland. où s’étirent de magnifiques plages. Jour un à Auckland, un matin de décembre, tout commence là.


Depuis la baie d’Auckland, vue ouverte sur la Rangitoto Island et son volcan éponyme. Notre première vision de la métropole, une fois débarqués du taxi, fut cet oyster-catcher, très emblématique de l’île, comme l’introuvable Kiwi et le frivole Tui. Le temps était raccord avec la grisaille Parisienne laissée derrière nous 25h plus tôt. Nous avons même couru sous une pluie battante, en sandales, pour regagner notre Motel…
Billy goat and Pinnacles
Les itinéraires de randonnée en Nouvelle-Zélande débutent souvent par une curiosité, tel qu’un petit Swing-bridge des familles ou un vénérable eucalyptus se tortillant en lisière de bois. Sur le Billy Goat And Pinnacles (péninsule de Coromandel), tout commence par une rivière sauvage à traverser. Chacun y va à sa manière, avec plus ou moins d’agilité, plus ou moins de témérité. En enlevant les chaussures ou sans les enlever. Un couple d’Anglais nous prévient qu’il a plu toute la nuit et qu’un ranger les a dissuadé d’effectuer la boucle dans cette direction. Non sans un soupçon de bravade, nous faisons fi de leur avertissement. « Merci mais la boue ne nous dérange pas ». (Reste à savoir dans quelle proportion).

La jungle digère, produit des sucs gastriques, salive, glaviote et éternue parfois


Pinacles et passerelles s’entrecroisent…

Nous comprenons qu’été ne rime pas ici avec sécheresse. La jungle ruisselle de bébé-cascades, aussi ravissantes les unes que les autres, toutes se déversant dans des piscines naturelles, entre deux ponts suspendus. La marche est immersive, l’ambiance captivante et, de fait, plutôt visqueuse…

Nos premiers pas dans les forêts du nord auront été riches d’enseignements. D’une part, certes, ça patauge, mais quels trésors d’infrastructures, et quels ouvrages titanesques du D.O.C (dont vous entendrez beaucoup parler sur cette page, quasiment toujours en bien). Or, de toute façon, pourquoi nous jetons-nous sur les chemins boueux, sinon pour assouvir une pulsion primaire: Voir la terre plutôt que soi, voir la terre en soi, manger la terre (lol). D’autre part, la nature concentre ici tout ce que nous aimons: luxuriance de la végétation, nuées d’oiseaux chanteurs, sentiers étroits, et surtout, omniprésence de l’eau… Nous nous sentons comblés par cette première aventure; nos semelles crottées ont presque doublé de volume et paraissent nous remercier de les avoir emmené jusqu’ici.

Coromandel: Ses hautes fougères arborescentes, les lèvres de la forêts, qui nous suçotaient plus qu’elles ne nous mordaient, ses eaux qui affleuraient partout, aux couleurs de l’argile, de l’algue ou du ciel bleu. Ses chutes inaccessibles, ses arbres aux troncs immenses, ses pinacles moussus pareils à d’antiques statues, et par-dessus tout, ses oiseaux rares aux chants flutés, cet ensemble à cordes d’espèces inconnues que nous jouons à débusquer. Ce premier contact avec la jungle fut un grand bonheur. (…) En sortant de la forêt, nous apprenons un curieux rituel: Celui de laisser aux arbres et aux plantes leurs spores et leurs graines, leurs parasites et leurs cosses, en nous épouillant minutieusement les semelles à l’aide de différentes brosses. C’est d’abord comique puis on se prend au jeu, encore qu’on ne sache pas trop à ce stade le motif de tout cela.
Wairere falls

Le lendemain, nous partons à l’assaut d’une cascade de taille plus adulte, puisqu’elle plonge de 153m, en deux sauts toutefois, sur l’escarpement de Kaimai. Pour notre plus grand plaisir, bien qu’elle soit peu en eau, nous embrassons la quasi totalité des Wairere falls, considérées comme sacrées par les Maoris
Mac larren falls
Nous nous rendons ensuite aux Mclaren falls, sous un zénith cuisant. Les chutes, n’abritant ni sanctuaires ni tombeaux, se prêtent mieux aux plaisirs simples: la baignade et le farniente


Hukka falls
Bien plus célèbres et fréquentées, les chutes d’Hukka Falls, vous comprendrez pourquoi, sont strictement pour le plaisir des yeux. En effet, ce mur d’eau d’un bleu acier, semblable à un glacier liquide, ne s’abat pas à la verticale comme ces vulgaires cascades mentionnées plus tôt; non non non, ces coquines d’Hukka falls vous glissent l’impression immédiate d’être les premières cascades horizontales que vous ayez vu de votre vie.


En réalité, il s’agit bien d’une sorte d’hybride furieux entre une chute et un rapide… En remontant un peu le fleuve waikato, le courant s’apaise, on peut presque envisager la baignade (prudence toutefois). Pour notre part, comme le temps se couvrait, nous sommes retournés tranquillement au lac Taupo. Une source thermale d’eau chaude vous attend sur le chemin de retour! A vous de jouer!
Parc Whanghaui

Douche froide le lendemain! Nous devons renoncer d’entrée de jeu à réaliser la marche initialement prévue, à savoir l’Alpine Crossing du volcan Tongariro. On ne voit littéralement rien à trente mètres. Autant foncer vers le sud et croiser les doigts. Direction le parc Whanganui! Pas vraiment en position de force pour jouer les finauds, on prend la première piste en sable qui se présente et on s’élance sur une boucle en forêt (te maire loop), complètement au hasard, pour ne pas passer des heures dans la voiture.

La divagation en forêt nous fait beaucoup de bien, d’autant que la canopée retient la pluie. On se sent abrités, le murmure des fougères argentées nous réconforte. Non, ce ne sera pas une journée perdue! Il n’y aura pas de journées perdues, comprenons-nous en franchissant un gué, sous l’averse. Nous sommes des marcheurs, et quoi qu’il advienne à l’extérieur, nous marcherons!
Forgotten world « lost highway »

A la suite de quoi, nous quittons le Whanganui National Park puis reprenons la route. A la recherche d’un lieu introuvable, nous roulons en long en large et en travers, jusqu’à abdiquer pour casser la graine juste après la bourgade de Taumaranui. Nous l’ignorons encore (bien qu’un panneau l’indique) mais c’est le point de départ d’une route merveilleuse, reliant Taumaranui à Stratford: La mythique Forgotten World Highway (route 43). Laquelle figure clairement parmi les cinq plus belles « scenic roads » du pays (nous y reviendrons).


Petite astuce pour marcheurs compulsifs: N’hésitez pas à pousser certains portails agricoles de bord de route, à les déverrouiller histoire de vous dégourdir les jambes. Attirés par un panneau du D.O.C indiquant la SCENIC RESERVE, nous avons compris ce jour-là qu’il existait des tolérances à la violation de propriété privée. En d’autres termes certains agriculteurs acceptent la présence de marcheurs sur leurs terres, à condition qu’elle soit ponctuelle, et de bien refermer le portail!


A cette terre du milieu, très typique de l’île du nord (le Gondor quoi), succède un paysage de jungles épaisses et parfumées, où serpentent des rivières couleur de glaise. C’est aussi ici que se trouve la micro-république de Whangamomona qui, selon l’humeur de son président, vous délivrera un tampon (ou pas). Quoiqu’il en soit, la route ravira les amateurs de paysages tropicaux. Arrivés à Stratford nous avons eu l’impression d’avoir rêvé, le paradis perdu pour dire ça d’un mot.
Mont Taranaki-Pouakai circuit

Un peu remontés d’avoir roulé 6h la veille, nous nous levons à 6h du matin pour entamer à 7 le Pouakai circuit, autour du Mont Taranaki. Un parcours de 25kms qui sonne un peu pour nous l’heure de la revanche! Enfin une marche à la journée, dans le parc national Egmont (l’autre nom du volcan), et sous un beau soleil par dessus le marché.

Nous débutons la marche vers les contreforts du cône volcanique, sous une lumière splendide…

La douceur printanière et la limpidité de l’air nous font oublier les tensions dorsales de la veille. D’ici on peut admirer les crêtes sur lesquelles nous gambaderons d’ici quelques heures. D’ici là, nous évoluons sur la ligne du Bush, dans une végétation étrangement luxuriante.


Le profil du volcan nous séduit, pris dans son joli stratus en écharpe. Il fait un peu penser au mont Fuji-Ama, volcan un peu moins endormi, mais tout aussi gracieux. Depuis 2017, sachez que le Taranaki s’est vu accorder une personnalité légale. Il a fallu attendre le 30 janvier 2025 (!) pour qu’il obtienne (enfin) une personnalité morale. Pas trop tôt vous allez me dire! Même si je doute que cette anomalie l’ait vraiment empêché de dormir.

Autant nous avons dû croquer les 15 premiers kms en 4h, sur de véritables voies royales et autres palissades aménagées, autant les 10 derniers nous ont paru bien longs. Passés l’émerveillement des canopées mélodieuses, les bourbiers sont arrivés avec leur lot d’enlisements et de glissades comiques. Il a fallu sortir du chemin, mesurer chaque pas, se contorsionner pour éviter les pièges, sonder la glaise à l’aide de bâtons, s’accrocher aux arbres. Avec le petit coup de mou classique d’après le déjeuner, ce final « Woodstockien » nous aura quelque peu exténué. Par contre, nous persistons à croire que le Pouakai Crossing peut se réaliser à la journée, sachant qu’il est initialement prévu en 3 jours. Nous l’avons bouclé en 7h20, sans trop forcer.

Wilkies pool-Cascade Dawson

Nous sommes retournés dormir au camping gratuit du parc Egmont afin d’approfondir un peu la zone du volcan en cas de bonne météo. Or, à peine levé une paupière, qu’on se rend compte que le temps est radieux. C’est une belle mâtinée sur la partie sud du parc, bien qu’une dégradation s’annonce déjà à l’horizon. Peut-être aurions-nous pu tenter la lake Dive Track, réputée superbe, mais les portions marécageuses de la veille nous ont un peu refroidi. Nous lui avons préféré les Wilkies pool, que voici. On les atteint après une marche d’un quart d’heure à partir du visitor center. Hélas, nous les trouvons un peu insignifiantes, aussi nous hâtons-nous de découvrir la cascade Dawson, également située dans les environs…

Il s’agit d’une jolie chute, de puissance modeste, mais à l’écrin avantageux. Il est possible de multiplier les points de vue. Après un « lookout » surplombant, on descend dans la rivière. Un troisième point de vue possible consiste à aviser la gorge juste avant le saut. Pas mal, sans plus…
Parc forestier de Tararua-Otaki river

Après un bref saut à Stratford, nous faisons route pour Wellington avec la ferme intention de décamper. Ce n’est pas qu’on s’ennuie… Mais disons qu’il est temps pour nous de franchir la mer de Tasman et d’embarquer pour Picton avant que la fièvre du kilomètre ne nous épuise. En effet, face à des conditions météo capricieuses, et ayant remis aux calendes la randonnée majeure qui nous amenait ici, à savoir le Tongariro Alpine Crossing, nous avons opté pour un léger saut d’étape, impliquant, hélas, une nette augmentation du volume kilométrique (ainsi qu’une subséquente diminution de la podométrie). Raison pour laquelle nous avons hâte d’embarquer le lendemain pour l’île du sud, dont nous attendons tant, bouche à oreille oblige.

Toutefois, en fin d’après-midi, nous prenons le temps d’explorer les environs d’Otaki, dans le parc forestier de Tararua. En remontant la rivière, à partir de Shields Flat Historical Reserve, on débouche rapidement sur un pont condamné pour travaux, qu’on traverse les yeux fermés, puis une superbe marche s’ébauche entre sentes étroites et larges pistes, dominant les méandres de l’Otaki.

Ainsi s’achève notre première semaine (de cinq jours) en Nouvelle-Zélande. Nous y aurons surpris une déesse au bain sans être transformés en chèvres, nous aurons rencontré des Kiwis excentriques, capables de marcher pieds-nus au rayon frais d’un supermarché. Lors de cette semaine, nous aurons appris à nous acclimater :
- 1) à notre véhicule nommé Hunky Dory (comme la Dulcinée de Stevenson),
- 2) à l’atmosphère changeante et aux variations brutales du Mercure,
- 3) aux cycles lunaires de la ceinture de feu
- 4) aux bourbiers sur les sentiers…
Plusieurs villes ont retenu notre attention, mais comment ne pas parler de…
Stratford
… ex cité minière devenue ville satellite du Taranaki et tentant vaillamment de capter un peu de sa gloire? Au premier coup d’œil, on sent que quelque chose ne va pas; ses rues nous font l’effet d’un puissant tord-boyaux. Un plan de circulation assez abstrait, des habitants un peu à la dérive, rien ne tourne vraiment rond, tout paraît sens dessus dessous. Avec ce soupçon de lèpre qui rôde, cette sensation inexplicable de traverser une ville maudite et d’être soi-même une part de cette malédiction. Nous n’étions clairement pas prêts! On a même cru préférable de devoir partir sans se retourner, tout en étant sûrs d’avoir à y revenir!


Ma nouvelle favorite d’Howard Philip Lovecraft, Le cauchemar d’Innsmouth, me revenait alors à la manière d’une basse puissante, soufflée à travers une conque. Je ne parvenais à m’enlever de la tête qu’à travers les miasmes de cette ville fantôme, nous venions de tourner le dos à une menace informe et qu’un pacte y avait été conclu entre les hommes et quelques créatures marines à peine descriptibles. Une odeur bizarre, des symboles maçonniques griffonnés partout, un léger clapotis précédant chaque silhouette; enfin des allusions déplacées à Shakespeare. N’avait on pas surtout un peu trop roulé?
En vérité, Stratford est juste bizarre depuis sa fondation. Elle contient l’unique beffroi à Glockenspiel du pays et joue trois fois par jour la scène du balcon de Roméo et Juliette. Les rues ont toutes des noms de personnages du dramaturge: Rue Othello, rue Falstaff, Rue Macbeth… La population, quant à elle, n’a pas l’air concernée de près ou de loin par ce choix, incongru tout de même à y regarder de près, d’avoir associé la ville au barde d’Avon. Ce qui ne va pas sans ajouter un pincement cocasse à cette musique jouée très fort à partir des haut-parleurs, dans ces rues indifférentes voire presque désertes, à ces mélodies rétro, faussement gaies, recrachées des murs mêmes de la cité, renforçant l’impression d’évoluer dans un épisode de la quatrième dimension.

Quant à ces sonorités Maoris qui nous attisent les sens, nous tracassent un peu sur les routes (à peine le temps de lire le panneau que le virage est passé) ces onomatopées du type: Wainuiomata, rappelant les jardins aux sentiers qui bifurquent, elles n’ont peut-être jamais été plus près d’arriver à leur résolution. En fin d’après-midi, comme je l’ai dit plus haut, nous avons surpris une autochtone au bain. Elle se baignait nue, les hanches larges comme les anneaux de Saturne; hautaine et indifférente. Déesse-mère fessue, quoique immatérielle, toute en plis et replis. Et ce sont précisément ces plis et replis qui ont apportés la clef de l’énigme: Car, dans le labyrinthe des plis et replis, j’ai retrouvé la même sensation que dans ces noms de villages interminables, une sensation de plein et de vide se chevauchant l’une l’autre. Le chemin ne m’en a paru que plus doux, dans les nuages: Ourlé d’oiseaux, Tuis, Robins, Fantails. Nous avons dérivé lentement, vers les méandres de jade et d’émeraude, jusqu’à une maisonnette perdue, juste au pied d’une colline. Je me suis dit qu’ici la nature était hantée: qu’une peuplade millénaire avait accroché des fantômes à chaque tronc. En un battement de cil, nous étions à quai, puis sur le bateau nous emmenant à Picton. Les forêts étaient pleines, le ferry était vide. Personne sur le pont. Cap sur la page 2!



Tout est saisissant,les photos,les paysages comme le récit mais j’ai particulièrement apprécié l’épisode Stratford,cette ville fantôme bizarrement jumelée avec la ville natale de Shakespeare,comme une hallucination avec la vision finale de cette déesse nue dans la rivière ….Hâte de voir la suite !