Entre Cerces et Queyras: Solstice et blizzard

Entre Cerces et Queyras: Solstice et blizzard

A l’approche du solstice d’hiver, tandis que le visage grimaçant de la Mort fleurit sur les marchés et sur la devanture des maisons, nous partons retrouver nos alpages, à la frontière Italienne. Les pinceaux d’automne maculent par petites touches le pays des Ecrins. En date du 16 octobre, le col du Galibier est déjà fermé à la circulation, son cousin Lautaret nous offre une voie étroite 600m plus bas pour gagner notre première étape: Briançon.

Nous avons à l’esprit les prévisions catastrophiques du début de semaine et guettons avec appréhension et curiosité les sommets de Serre-Chevalier. La neige tombée il y a quelques jours n’a tenu là-haut, mais pour ceux qui s’attendraient à un été indien, les doigts du solstice semblent déjà tenir toute la vallée par la crinière et empoigner ses chaînes montagneuses: Aussi, nos ambitions (Roc de la grande tempête, pointe des Cerces, Pic Foréant) devront certainement être revues à la baisse…

Il faut dire qu’à l’origine, nous caressions l’idée d’un périple dans le Val d’Aoste, mais la fermeture du Col du Petit Saint-Bernard nous a décidé: Après un passage en 2017, il était temps de réviser nos classiques, entre Cerces, Queyras et Briançonnais. On ne sait jamais très bien où on navigue dans ces eaux-là…

Après une longue course en voiture, décrassage au col du Lautaret

Un calme souverain: Ni trafic ni baratin. Les savanes Cerciennes ondoient sous nos semelles.

Passés les chalets de Laraux, un premier plateau criblé par les anciennes mines du Chardonnet nous raccorde au GR57

JOUR 1 – La montée au lac des Béraudes se fera par le trajet le plus incongru. Nous ne débutons pas au parking Laval mais au camping de Fontcouverte, comme pour grimper au refuge du Chardonnet. Belle lumière, température douce, pas une saute de vent. L’ambiance nous saisit au milieu d’une tourbière dont les herbes dorées évoquent la steppe… Le marais d’alpage du Chardonnet nous invite à danser, sous l’imposante muraille du Queyrellin.

Parfois, le ciel devient étrange: Arachnéen. Nous suivons un petit sentier sans balisage quand deux marcheurs nous avisent: Si nous suivons la direction du Col des Béraudes, nous devrons d’abord franchir un autre col (au nom oublié, peut-être celui de la crête Blanche) puis traverser des pierriers délités, sur plusieurs miles. Nous contournons la crête du Queyrellin- notre objectif étant comme toujours de rester à l’écart des G.R – et nous frôlons les lacs de la Crête blanche, avant de nous rendre compte de la distance nous séparant du col éponyme (car oui, décidément, je crois bien que c’est lui). Nous reprenons la direction du refuge du Chardonnet, avant de redescendre sur les chalets du Queyrellin, puis basculons sur la gauche, direction le Lac Rouge et le Lac du Sorcier, hors-piste, cela va de soi.

De longues savanes dentelées rappellent la chevauchée d’Elric le Nécromancien

Sur des pierriers instables, ce qui s’apparentait à un plateau devient un champ d’éboulis accidentés. D’abord ludique, la progression se fait cahotante, ce qui nous laisse le temps de guetter les bouquetins. Les cuisses brûlent un peu et on entend des pierres se décrocher. Puis une impressionnante avalanche de pierres se produit. Instant terrible où l’on se voit disparaître enseveli…

On aperçoit l’encolure du lac Rouge…

Puis, après un parcours acrobatique, nous voilà au Lac des Beraudes! Pour un pique-nique bien mérité

Sur les crêtes érodées, on se rappelle deux-ans plus tôt, cette harde de caprins aperçue ici-même…

Dernier regard sur le lac.

En somme, la Clarée ne déçoit jamais. Huit-ans déjà qu’on y revient sans cesse; de préférence en automne.

JOUR 2 – Le lendemain, la météo se gâte. Après une courte marche en forêt, on décide de pousser jusqu’au col de Granon, à 2413m d’altitude, pour que la pluie se change en neige. Nous y sommes relativement sereins et royalement seuls!

A la recherche du Lac de L’Oule, on plonge dans le no mans land…

Une touffe d’herbe transfigurée en crabe violoncelliste

Tout en explorant mille nuances de blanc, on se demande où mène le chemin

Un abri pour la nuit? Le vent devenu cinglant et la neige redoublant, trouvera-t-on jamais le lac de l’Oule?

Lac qui se met en boule…

On en aura bouffé du flocon jusqu’au col de l’Oule. Finalement, le lac du même nom restera à l’état de spectre givré et nous rebroussons chemin jusqu’au col du Granon, les doigts bouffis et douloureux

Sous les crêtes du Peyrol, dans la descente pour Saint-Chaffrey, l’humidité persiste et la neige redevient pluie

Des nuages duveteux dévalent les pentes herbeuses qui, sous un soleil même modeste, auraient de faux-airs de savanes. Nous n’avons croisé personne, ni sur la route ni (encore moins) sur le sentier. Même les bêtes n’ont pas sorti le bout de leur truffe. ni oiseau ni insecte. Au point que même les fourmis nous manquaient…

JOUR 3 – Début de la rando, au milieu de nulle part. Température à peine positive, ciel couvert, on file sans conviction au lac Laramon, pour un petit hors-sentier sous le rocher de la Grande Tempête

Sur les traces du sage-serpent, dévoreur de mondes…

Puis, en un battement de cil, la brume se lève sur un univers mystérieux. La lumière nous donne une énergie phénoménale de sorte qu’on ne voit même pas passer la grimpette, jusqu’à se retrouver au lac…

Nous avions vu le Laramon il y a sept ans. Mais il est vrai qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve: Ainsi, il fallut se pincer pour croire être déjà venu ici.

La lourde taie de l’aube se dissipe au rythme de nos pas sur la neige dont le doux craquement amortit chaque foulée.

les larmes du gel ont le pouvoir des rêves, celui de transmuter l’ivresse en « eau de vie ».

Le Lac Serpent en majesté: A partir de là, nous cheminerons seuls…

Est-ce vraiment la saison des fleurs de coton?

Le premier lac Gardiole n’est pas vraiment conforme à nos souvenirs…

Pas d’avantage sous cette lumière. Par contre, le hors-sentier devient palpitant…

Un Gardiole mineur où les lunes se reflètent, où résonne le sanglot des linaigrettes

Un oeil bicolore dressé vers le ciel; tel nous apparut le dernier Gardiole

Inlassable miroitement: L’horizon ressemble à une mâchoire de loup.

Un dernier laouchet givré n’appartenant pas à la famille des Gardioles, seul dans son royaume…

Puis re-voilà le lac Serpent, aux eaux fumantes

Le Laramon

Les premières neiges n’offrent finalement que des avantages. Esthétiques d’abord, en ajoutant un ton à la palette de saison. Encore souples et accueillantes, sans congères ni verglas, elles semblent étirer de nouvelles routes possibles: Celles de l’imaginaire. Et accessoirement, elles adoucissent l’union du pied à la terre.

L’Auberge La Fruitière marque la fin d’une belle boucle déjà connue que nous referons avec plaisir…

JOUR 4 – Cap sur les Fonts de Cervières. Direction: Col du Malrif

Un magnifique plateau d’alpage s’étire sous le col, labouré par le vent…

Une petite chute d’eau éternue avant l’ascension du Malrif

La neige, de plus en plus présente, ajoute du piment à la marche. Une fois encore, pas âme qui vive au col…

Cette première incursion dans le massif du Queyras prend des airs d’expédition polaire…

L’aura spectrale du Grand Laus, le premier des lacs Malrif, nous prend à la gorge. Il va falloir manger un bout sans retirer ses gants.

Quand parfois on se demande si on ne glisserait pas des skis de randonnée derrière son sac à dos…

Un plaisir d’un bout à l’autre… Moins courtisés que la divine Clarée, les Fonts de Cervières n’ont à pâlir devant cette grande sœur qu’eut égards à ses dimensions, beaucoup plus modestes. En contrepartie, nous y sommes plus tranquilles, sauf peut-être sur la sortie aux lacs Gignoux et des Sarailles.

Petit bonus en sortant de la vallée. D’étranges tumulus esquissent ces formes pyramidales promises à l’érosion

En parlant d’érosion, nous basculons pour de bon côté Queyras en franchissant le col de l’Izoard et sa fameuse Casse Déserte (où on ne peut s’empêcher de voir d’improbables coureurs cyclistes se sucer la roue…)

JOUR 5 – Matinée maussade. Les averses succèdent aux averses. Pourtant la machine est en route: On sent qu’on peut pousser les chevaux jusqu’au Pain de Sucre ou au Foréant, que la neige n’est pas une ennemie sournoise, contrairement au mois de juin. Seulement, là il pleut trop, on trépigne, on regarde nos chaussures sur le seuil de la porte, déjà sèches. Est-ce le « day off » tant redouté, la journée de repos forcée qu’on nous annonçait dès le début? Rien d’autre à faire qu’attendre une éclaircie: On se promène autour de Fort-Queyras histoire de faire le plein, achète 2/3 victuailles. Même là, sans marcher, la nature est splendide. Maigre consolation toutefois; le corps veut sa décharge calorifère, sa pelletée de charbon…

Ce n’est qu’après le déjeuner que nous lançons une petite percée au col de l’Izoard, pour rendre visite à une vieille connaissance: Le lac Soulier

La sente débute en forêt, offrant un sympathique balcon sur Arvieux, notre lieu de résidence

On laisse la direction du col de Tronchet sur notre droite et on s’élève rapidement vers un étage alpin plus familier

A l’exception d’un groupe de trekkeurs avec guide, le lac Soulier baigne dans une solitude parfaite

Montée aux crêtes de Côte-Belle, sous un ciel menaçant. Des rafales cinglantes rendent l’ascension difficile…

Mieux vaut renoncer: Les vents deviennent fous, des tourbillons nous happent…

Marche contemplative sur les crêtes du Tronchet, on en aura pris plein la vue

Du Col du Tronchet, on remercie l’éclaircie d’avoir jouée les prolongations

A l’approche de novembre, les jours sont plus courts, et les sorties en montagne plus brèves et intenses. Cette marche en fut une belle illustration. Nous rentrons satisfaits à Arvieux.

JOUR 6 – Nous faisons route pour le col du Neal, en espérant pouvoir pousser au Lauzon. Sous une neige fine, le cheminement- dans un premier temps aisé- serpente sur une large piste, vers les chalets de Clapeyto.

Les chutes de la nuit déguise les sapins en chandeliers

Petite cascade au bord de l’engelure

Les sculptures anonymes ne sont pas les moins tortueuses…

C’est là qu’on se rend compte qu’il fait un peu frais… Des carottes de glace au camouflage de crotales… On voit tant de choses à deux pas du sentier!

Le saut final…

Puis on remonte hors-piste pour reprise du programme… Sentir le monde au lieu de le penser… Parfois la tête est sans nouvelles des pieds; là ce sont les pieds qui se passent de la tête.

Premier chalet: La neige balance doucement, comme dans un roman de Tarjee Vesaas. Décidément, cet automne est pressé. On annonce -12 pour la nuit. Il faudra bientôt sortir les raquettes!

Hésitation entre deux saisons: Et nous ne sommes que le 23 octobre!

L’hiver semble prendre le dessus. On s’enfonce dans la neige. Notre équipement n’est plus adapté.

On ne voit bientôt plus la trace: Par chance, deux heures après notre départ de Brunissard, on croise trois montagnards dont les empreintes de pas nous seront précieuses

Le lac Marion, pris dans les glaces, nous fait surtout l’effet d’un piège gigantesque: En effet, de nombreux trous à givre criblent son pourtour. C’est d’ailleurs ici qu’au retour, je me tordrai la cheville…

Certains lacs sont sur le point de disparaître… Créant de nouveaux pièges.

Parfois, le sentier ré-apparaît, par éclipse. Le soleil, lui, s’est éclipsé pour de bon

On retrouve un peu de lumière à hauteur des chalets

Les changements de lumière atténuent nos regrets: Nous reviendrons admirer ces lacs par temps clair

De retour aux chalets (dont prononcer le nom nous émoustille), le bercail nous attend. Je me vois déjà les pieds sur le radiateur

Impression de rejoindre l’automne, d’être passé dans un autre pays…

JOUR 7 – Retour en ville. Mais la montagne ne nous a pas encore tout dit. La route des cols va nous offrir parmi les plus belles visions d’un panorama pourtant familier

D’abord la casse déserte, sous le col de l’Izoard, aux pentes grises zébrées de blanc…

Le Queyras nous fait ainsi ses adieux, dans l’élément qui nous aura enveloppé tout la semaine durant

De l’autre côté, vers Briançon, on comprend que les jours d’ouverture du col sont comptés

On passe le Lautaret en contrebande (l’équipement pneus 4 saisons nous faisant défaut) puis rejoignons La Grave toujours plongé dans son tête-à-tête gravide avec la Meije, dont voici le rapport d’autopsie

Cascade de la Pucelle, en beauté comme rarement…

D’extraordinaires paysages confèrent à ce retour une dimension d’ultime randonnée…

L’automne, encore une fois, nous a touché au cœur. Et peut-être plus que jamais. Même prématurément corrompu par l’hiver, cette porte entrebâillée nous a fait voir ses plus belles lumières, ses contrastes les plus vifs. Il est vrai qu’avec ce temps tourbillonnant et capricieux, nous avons du adapter nos sorties, raccourcir les filières comme on dit au tennis. Mais ces escapades brèves et neigeuses ont renforcé notre désir d’aventures dans les terres du Grand-Nord. Notre endurance au froid augmente et, si nous avons beaucoup marché dans nos traces, entre le lac Serpent, les Béraudes, le Lac Soulier et le Grand Laus: ces retrouvailles furent de superbes transfigurations.

Etonnamment, alors que le Queyras devient très à la mode (et que dire de la Clarée?), nous n’avons croisé que des groupes avec guides ou une petite poignée de randonneurs en itinérance. Peut-être est-ce dû à nos choix de sortie ou à l’heure matinale à laquelle nous partions? Possible aussi que la neige en effarouche plus d’un: Pour ce qui nous concerne, celle-ci tend à devenir l’épice la plus prisée: Véritable cadeau des cieux… Avant que la « couleur uniforme du givre » n’emprisonne ses paysages le temps d’une saison, nous ne manquons de glisser quelques ballades sauvages, à l’abri des territoires d’ores et déjà quadrillés.

 

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