Que faire un 25 décembre? Comment expier un tel déluge de gras, d’amuse-gueules et de petits-fours? Et pourquoi pas se tailler dans l’Ain? Le Jura et nous, nous commençons à nous connaître, à devenir des intimes. Nous n’en sommes plus à courser le Hérisson, à présenter nos hommages à Baume-Les-messieurs ou à cavaler l’illustrissime cascade des tufs. Nous recherchons les zones secrètes, les coins paumés, les trésors enfouis; la perle rare, n’ayons pas peur des mots. Pourtant, comme chacun sait, plus nous explorons, plus nous ignorons. Toute étude est interminable (Lao Tseu). Aussi, nous faut-il reprendre à la lettre A, aux sources de l’Ain.


Je tiens à préciser qu’il ne s’agit, en l’occurrence, pas d’un trésor caché ou d’une perle rare, encore que l’afflux de visiteurs reste très limité en ce début d’hiver. Tel était le but recherché! Non, on peut même reconnaître que les sources de l’Ain constituent un classique régional, au même titre que les sources de la Loue ou du Lison.



Voici donc ces fameuses sources, inaccessibles à cause du niveau élevé de l’eau. En été, théoriquement, il est possible de se glisser dans la brèche et d’explorer cette embrasure du monde souterrain.

On remonte 500m en aval, on franchit la passerelle et atteint la première cascade, avant le Saut des Maylis

Saut que voici: Élégant et vouté

Puis la ballade s’achève sur la jolie cascade du Moulinet, petite célébrité locale. Nous devrons nous habituer aux horaires d’hiver, car la luminosité diminue dès 16h30. D’autant que trouver un lieu où se réchauffer, un 25 décembre, ne sera pas une mince affaire. Ainsi finirons-nous au Kebab de Champagnole, judicieusement nommé l’Escale.

Les villes de l’est sont richement décorées pendant les fêtes (l’Escale en bas à droite)…

Le lendemain, retrouvailles avec le Saut Claude Roy ou cascade de la Billaude que nous avions vu au printemps

Lac de Narlay

Vue du Pic de l’Aigle

Belvédère des 4 lacs – C’est curieux comme dans le Jura, plus on descend plus il fait froid. Nous n’avons jamais eu aussi chaud qu’au sommet du Pic de l’Aigle!

A partir de là, nous nous concentrerons sur de petits lieux inconnus, ou de renommée modeste, parfois très difficiles d’accès ou dénués de tracé fiable. Ce site enchanteur se trouve à une minute d’une route goudronnée: C’est ce que cette région a de si particulier. En surface, la campagne ressemble à celle des Pays de Loire, de Bourgogne et consorts, mais en grattant un peu sous le vernis des champs, on se retrouve dans ces espaces marginaux que les navigateurs de l’ère numérique nomment liminaires. D’une sauvagerie presque surréaliste.


Plusieurs cascades s’enchaînent, dont le Petit Saut Girard, qui joue clairement en seconde division. Nous aurions pu y passer la journée sans croiser âme qui vive.

Les températures très largement négatives engendrent des monstres et autres créatures éphémères…

Petit saut, grand frisson

Les gorges de la Cimante nous ont beaucoup inspiré. Nous y retournerons en automne ou au printemps


A 5 minutes de là, une cascade sans nom. Pour nous, ce sera « la cascade de Noël ».

De belles gorges enneigées déploient leurs méandres, en direction de l’introuvable « Grand Lapiaz du Sud Jura » dont nous abandonnerons la recherche. Une erreur de localisation GPS nous coûtera bien quelques errances, mais personne ne paraissant connaître ce lieu d’essence mythique, nous regagnerons nos pénates, satisfaits de nos explorations du jour.




Pas avant toutefois une halte au bien nommé belvédère du Regardoir, où le lac de Vouglans s’étire comme un long serpent mi-fris mi-gelé.

Après une nuit paisible et glaciale dans la brumeuse cité d’Orgelet, nous nous hâtons de découvrir l’exotique cascade des Tuf Marangéa. A ranger dans la famille des cascades tuffières, dont le département n’est pas avare (et dont nous raffolons). C’est là que nous croisons un chasseur affable, lourdement armé, dans son gilet orange, qui nous assure d’emblée: « La nature est à tout le monde. » Nous en tombons d’accord, mais son molosse est-il de cet avis?


Qui dit tuf dit mousse


C’est brumeux, c’est délicieux, c’est glissant, c’est mousseux… On en prend plein les yeux. Hélas, la chasse n’est pas loin. Les sifflets retentissent, puis les premiers coups de feu, suivis d’aboiements. Nous serons, à partir de là, constamment encerclés de chasseurs…

Nous saluons cette beauté un peu bordélique avant de décamper dare-dare… La nature est à tout le monde, certes, mais les randonneurs font tout de même un peu moins de bruits.

Puis la recherche de la cascade suivante – la pourtant fameuse cascade de la Pèle – va s’avérer beaucoup plus compliquée que prévue. On nous promettait déjà des difficultés d’orientation, mais c’est encore une chasse à courre puis un passage interdit sur une propriété privée qui nous entravera purement et simplement. J’ai mis une bonne heure à m’en remettre…

Quelques sculptures à nos pieds nous consolent

Nous quittons la zone, laissons derrière nous le dernier méandre du lac Vouglans: Cap sur Chancia!

Qui jouit d’une situation remarquable, juste avant la route de Saint-Claude…

De passage à la cascade de Douvres (déjà vue au printemps) on court se rafraîchir la mémoire- et le reste.

Puis changement d’ambiance, le smog d’Orgelet nous rattrape à hauteur d’Arinthod (capitale du jouet Smoby) où la rumeur d’une nouvelle chasse nous revient.

L’endroit dégage un charme puissamment romantique; accentué par la brume. La Quinquenouille, relativement célèbre par rapport aux tas de mousse que nous fréquentons, menace disparition dans une vapeur givrée


La transpiration du Vouglans assure la « brume illimitée ». Orgelet sera dedans, c’est la seule certitude.

La déesse d’Orgelet déverse ses buées, ses nuées, surnommées ici: Nimbes d’Orgeat.

Apparemment, la nuit a été fraîche. Aux aurores, nous partons à l’assaut du château de Présilly.

Qu’on rejoint après une petite marche en forêt, sous les crépitations et les toussotements des fusils de chasse. On s’y habitue.

J’entends des hardes d’animaux détaller; de peur de prendre une balle, je me couche sous la muraille.

La visite aurait été agréable sans cette « résurgence médiéviste ». Au final, la danger a contribué à l’immersion

Photo impressionniste (on n’arrête pas le progrès)

On redescend au village par des voies pleines d’engelures

Encore une vision assez floue de notre arrivée à Saint-Hymetière-Sur-Valouse où nous ambitionnons de longer fidèlement la Valouse. Là, pour citer Philibert Hartmann, « nous la prendrons au saut du lit ».

Si-il ne faisait pas un temps de chiotte, ça rappellerait l’Amazonie. Quoique ça nous la rappelle quand même (et qui vous dit qu’il ne fait pas un temps de chiotte en Amazonie?).

La première cascade éponyme ne chute pas de très haut, mais intrigue déjà. Jusqu’où ira la Valouse?

C’est vraiment la jungle ici: Ne manquent que les singes et les toucans. Les mygales ne manquent pas trop (on les verra plus loin).

Une seconde cascade nous laisse baba. L’ambiance du lieu est fascinante…

D’autant que des sculptures naturelles rappelant des chandeliers de glace ou des bois de cerf gelés égayent le trajet

C’est incroyablement beau! Moi qui rêvait de cascades glacées, de sapins saupoudrés de neige…

Ce n’est clairement pas la plus belle cascade du Jura, mais sans l’ombre d’un doute l’une des plus immersive

En route pour la caborne du Boeuf, nous traversons un véritable musée des glaces…



Et la caverne nous apparaît, lugubre et terrifiante…

On s’y sent écrasé… Minuscule… Comme un insecte dans une chambre obscure.

Sauf qu’en pratique on s’y sent bien, qu’il y fait extrêmement doux, facile dix degrés de plus que dehors… On y retrouve son cocon protecteur, d’avant l’histoire, d’avant les siècles…


Certaines visions rappellent de vieux rêves matriciels, des archétypes profondément enfouis dans la psyché: Au-delà d’un vague sentiment d’étrangeté, c’est un retour au pays natal que nous entreprenons..

Rapidement, la peur s’évanouit…

Parfois l’impression étrange d’être sur la lune, ou dans la lune…

Nous avons pris soin de ne pas déranger les nombreuses chauve-souris assoupies au plafond. Ce fut un étrange voyage

Bien que nous n’y soyons restés qu’une demi-heure, le ciel blafard nous éblouis. Une sensation de revenir à la vie nous étreint.

Pour notre dernier jour avant le retour à Paris, nous visiterons le musée du jouet, à Moirans-en-Montagne et constaterons la pérennité de ce froid polaire qui nous aura accompagné tout du long. Venir dans le Jura en hiver, c’est accepter d’affronter des températures négatives, de marcher dans la boue et/ou sur de la glace, de rouler sur des plaques de verglas. Bien-sûr, cette vague de froid, ce Paris-Moscou reste un épisode exceptionnel; cela faisait quinze-ans qu’il n’avait gelé sur de si larges portions de l’hexagone à Noël. Cela dit, l’humidité de l’air et le brouillard givrant s’échappant du gigantesque lac Vouglans semblent être une constante saisonnière et peuvent rendre l’expérience douloureuse pour certains.


Seulement, si l’on daigne se surpasser, sortir de sa zone de confort, d’un strict point de vue visuel, on est largement récompensés… Les lumières d’hiver sont parfois somptueuses; et même la brume apporte une petite touche gothique à certaines forêts décharnées

Encore une fois, chacun connaît ses propres limites, mais il y a à randonner l’hiver quelque chose de spécial, un envoûtement particulier. Hélas, la présence de nombreux chasseurs a constamment fragilisé ce silence et ce contact intime avec la nature: On peut dire sans exagérer qu’ils nous aurons empoisonné la vie.

En partie grâce aux mousses collées aux troncs, le Jura reste vert même en condition hivernale, ce qui n’est pas le cas de nombreux départements voisins. Un petit plus pour qui souhaiterait tenter l’aventure!



