
Le voyage vous apprend à ralentir, à accueillir ce qui vient, à rester optimiste sans rien espérer. L’expression: Le mieux est l’ennemi du bien convient parfaitement à l’état d’esprit du voyageur. Lequel quittera un lieu dans l’espoir d’en trouver un autre, dans une quête circulaire inlassable, puis trouvera son bonheur dans un plat de lentilles.

Or, se satisfaire de ce qu’on possède déjà est bien plus difficile qu’en désirer d’avantage. Autrement dit, le désir nous est naturel, la satisfaction, non… C’est en cela que voyager condense toutes les contradictions inhérentes à l’être humain: On en demande toujours plus puis on se contente de pas grand-chose, comprenant que tout est là…

Pardon pour cette petite séquence « comptoir philosophique », mais voyager ne consiste pas seulement à décorer son passeport; on en apprend sur soi-même, on prend à revers ses illusions. Il se passe beaucoup de choses à l’intérieur qu’on ne prend pas toujours soin d’examiner, tant la soif extérieure de vivre peut être forte. Nous en étions là au moment d’aborder Milford Sound, ce totem tant convoité, peut-être aussi dans le but de refroidir nos ardeurs ou d’anticiper une éventuelle déception face à cet incontournable de l’île du sud, décrit par certains comme la plus belle randonnée du monde (!). Décidant tout au dernier moment, nous n’avons évidemment pas réservé de Hut sur ce trek mythique, aussi envisageons-nous d’explorer le fjord par bateau. On se renseigne sur Doubtfull Sound en Canoë kayak, formule plutôt complexe à mettre en place, et trop coûteuse pour nous, pour nous apercevoir que la croisière à travers le Milford Sound reste tout à fait abordable et simple comme bonjour. Fidèles à nos habitudes, nous réservons au tout dernier moment et puis… on verra bien!
Milford Sound

Ce que l’on voit d’abord, ce sont ces lourds nuages de pluie sur Milford Road qui dévorent le paysage. Plusieurs arrêts au bord de la route sont recommandés par les panneaux du D.O.C, mais les premiers semblent d’ores et déjà compromis. Arrivés à hauteur d’Eglington Valley, nous garons le véhicule en lisière de bois puis, ni une ni deux (j’adore l’expression) nous nous lançons sur la Cascade Creek et Lake Gunn Nature Walk.

La région des Fiordlands est de loin la plus humide du pays: Il pleut environ un jour sur deux. Cela se ressent à la végétation.

Le lake Gunn apparaît, à travers les arbres d’une superbe forêt dense, peuplée de Robins, de Fantails, de Tuis…

Où que l’on tourne la tête, c’est très beau. On pourrait s’arrêter tous les kilomètres.

Jusqu’à Falls Creek Falls. D’où démarre la rando Falls Creek Route, pour ceux qu’escalader des racines géantes n’effraie pas. Nous ne ferons que goûter à cette jungle abrupte tant la journée s’annonce chargée

Derrière un épais rideau vert d’immenses murailles dégoulinent de cascades qu’on ne saurait même dénombrer

Troisième halte du jour à Monkey Creek: L’endroit est très fréquenté. En marchant quelques minutes, toutefois, on peut se retrouver au calme, déjeuner dans les hautes herbes ou juste buller.

Voici l’écrin d’une randonnée qu’on envisage: Gertrud Saddle. Un véritable cirque glaciaire rappelant un peu le Haut-Giffre.

Le Nestor Kea, perroquet des montagnes, est un petit curieux doublé d’un roublard et triplé d’un gourmand

Il est très difficile de choisir un arrêt plutôt qu’un autre tant la route nous captive. Pas évident non plus de décrire chaque étape de cette route hors-du-commun. C’est tout simplement grandiose!

Peu après l’Homer Tunnel, dans la descente sur Milford Sound, arrive un lieu fort intriguant nommé The Chasm. Ce petit côté film fantastique nous met l’eau à la bouche. Pourtant, force est de constater que les visiteurs reviennent sur leur pas, un peu penauds, en raison de travaux d’entretien condamnant la vue sur le pont. Normalement, The Chasm est un gouffre (du moins, on le suppose), mais on ne trouve rien de comparable au bout du chemin. Alors qu’on s’apprêtait à revenir sur nos pas, je débusque une sente à peine visible, mangée par la végétation et descendant la gorge où l’on découvre plusieurs points de vue magiques, dont celui-ci

Enhardis, nous poussons jusqu’à Milford Sound (qui est en fait un fjord) et entamons une petite marche sur un sentier lontan, comme ils les surnomment à la Réunion, à savoir un sentier en voie d’extinction. Bouffé par les racines, les ronces, les hautes herbes et autres joyeuses adventices, le chemin tourne le dos au Mitre Peak puis pousse jusqu’au goulot de la rivière Cleddau, sur l’à moitié disparu et totalement fermé Tutoko Valley River Hike. Une belle exploration de fin de journée entre forêts sauvages et rivages caillouteux


Machine arrière: Nous arpentons la même route déserte pour nous rendre au camping de cascade creek. Nous nous couchons très tôt, comme d’habitude, et dormons du sommeil du juste…

Le lendemain, c’est le grand jour! La croisière nous attend et le temps est au rendez-vous…

Dès le bateau parti, d’impressionnantes parois rocheuses s’élèvent au-dessus de nous

Plusieurs cascades s’enchaînent, s’abattant dans la mer. Après les chutes Bowen, arrivent les chutes Stirling…

Des falaises écrasantes plongent dans les flots placides, ombrageant notre embarcation

Comme les rides sur le visage d’un ami, on pourrait qualifier ces montagnes d’expressives…

C’est aussi ce jour-là qu’on aperçoit nos premiers phoques

Savoir que le capitaine Cook a sillonné ces mers à la recherche du dernier continent ajoute à notre excitation: Le soleil monte haut dans le ciel, il est déjà temps de regagner les terres: En route pour Milford!

Dernier coup d’œil sur les chutes Bowen

Dernier adieu aussi au Milford Sound (snif). Le reverrons-nous un jour?

La traversée du Fjord nous a bien passionné. A présent, nous faisons voile pour Key Summit, débutant au petit parking de The Divide.
Key Summit

En somme, c’est un 31 décembre très spécial pour nous. La nature est absolument irrésistible, nous faisons ce que nous aimons, pérégriner, et l’air semble historiquement doux. Une étrange euphorie monte, monte…

Nous parcourons sans grand efforts les quelques kilomètres nous séparant du lac Dawson, situé sur la fameuse Route Burn Track. Un petit crochet bien sympathique

Peut-être le ciel le plus bleu que nous ayons vu jusque-là…

Hidden Falls
Il se trouve qu’il existe une bifurcation, une seule et unique bifurcation, sur la Milford Road, longue de 120km. Une occasion unique d’échapper aux camping-cars proliférant à cette heure-ci, de créer un court-circuit dans notre petite journée idéale, se déroulant si bien. Vers 17h, ivre de mille beautés, on se lance dans une rando de 18km, à la recherche d’Hidden Falls. On ignore tout de cette sortie; il n’y a personne dans le coin. C’est peut-être un nouveau bain de boue, une jungle étouffante. Pour le savoir, nous avançons.

Nous avançons même si bien qu’au bout d’une heure, nous avons déjà parcouru plus de 6kms. Et étant donné la physionomie du terrain, il se pourrait bien que l’heure suivante se déroule de la même manière. Le plus bizarre étant qu’on profite bien de la balade à ce rythme-là.


Quand voilà enfin la cascade cachée, trahie par la clameur de son débit puissant… Un comité d’accueil de mille mouches des sables nous y attend d’aile ferme: On repart dare-dare à six à l’heure.



Sensation inimaginable d’avoir réalisé la randonnée ultime, un 31 décembre, et de n’avoir plus rien à faire de mieux sur terre. 18kms en 3h de temps, sans fatigue, portés par une énergie providentielle. L’état de grâce! Il n’y a pas eu une seconde de vacance ou d’ennui, pas un arbre qui ressemblait au précédent… Une sorte de long-métrage irréel de beauté: Luxe calme et volupté… D’où ce dialogue cocasse qui suivit: « Je crois que ça y est. On peut s’arrêter de marcher. » « Quoi, déjà? » « Ouais, c’est bon. Mission accomplie. On a terminé le jeu. Game Over. » « Tu la vois celle-là? »
Marian Lake

C’était presque trop de beauté, trop de magie, un immense festin. Enchantés et émotionnellement exténués, nous n’avons pas eu la force de regagner le camping du D.O.C. Après nous être sustenté d’un plat de spaghettis à l’huile d’olive, nous piquons un somme. En ce jour de grâce de l’an 2025, annus mirabilis, nous repartons à la conquête d’un lac d’altitude, sur la Hollyford road.

Il s’agit du lac Marian, qui vous convertirait un guerrier psychopathe en moine Bouddhiste…

Notre compère de toujours, le Miro Rubisole, vient nous gratifier d’un rapide coucou


Frileux quoique extasiés, nous ne trouverons pas la force de nous baigner

On retrouve la forêt, le torrent fougueux, l’énergie vitale…

Un peu plus tard, on vagabonde un brin sur la Hollyford Road, désertée par les touristes. Au terme de celle-ci, un panneau indique les Humboldt Falls à 30min de marche. Malheureusement, à défaut d’entretien, le point de vue n’est pas dégagé (c’est assez rare pour être souligné). Bien qu’elle chute de 275m, sa réputation est peut-être un rien surfaite.

Les lacs miroirs ne miroitent pas non plus des masses, mais là, on chipote. C’est avec un sentiment de plénitude et d’accomplissement qu’on referme cette parenthèse de trois jours dans les Fiordlands.

L’ambiance de Te Anau nous délasse: Bien d’avantage qu’à Wanaka, on s’y sent un peu chez nous. Son naturel et sa simplicité nous séduisent. On ne regrette pas du tout le Kepler Track, vraiment trop fréquenté. Le temps aidant, on se rend compte qu’on préfère largement une rando confidentielle, voire complètement inconnue lors de laquelle on ne croisera que des initiés, kiwis pour la plupart, à une rando célèbre, populeuse et au moins en partie victime de sa popularité. Exactement comme les G.R qui n’ont pas nos faveurs dans les Alpes Françaises, les Great Walks commencent à nous faire moins envie et même à susciter chez nous une certaine méfiance.

Mais ce qui est si bon dans ce pays, c’est qu’on se retrouve en tête-à-tête avec les oiseaux en quelques kms à peine. La tranquillité s’obtient de deux manières: Primo: marcher tôt le matin et tard l’après-midi. Secundo: Se lancer sur des itinéraires un peu long, très pentus ou exigeants. Ce que nous n’allons plus tarder à faire…

Catlins

Le lendemain, de retour sur la côte, on oscille entre Southland et Otago: Vers 10h, on bascule côté péninsule pour pénétrer la région des Catlins offrant un vif contraste avec les Fiordlands. Et dire que c’est à peine à deux heures de route!

A Curio Bay, on explore la forêt pétrifiée, vieille de 180 millions d’années (rien que ça!). On apprend qu’un peu plus bas, à l’aplomb de la falaise, vit une colonie de manchots Antipodes, considérés comme l’une des espèces de manchots les plus rares du globe. Aurons-nous la chance d’en voir?

D’impressionnants dépôts de goémons bigarrés nous évoquent la palette du peintre

Ici on songerait aux bas-reliefs d’Angkor Wat



Les magnifiques chutes McLarren inaugurent une journée d’exploration sous le signe des cascades.


Après la forêt pétrifiée de Curio Bay, nous rencontrons dans la région quantité de bois tortueux, de nodules et autres anomalies sylvestres. De très beaux paysages côtiers nous ravissent, et le clou du spectacle approche:


Aux cascades scintillantes de Purakaunui succèdent de longues plages solitaires, autour de Nugget Point. De là nous commençons à voir des phoques partout, des otaries, des manchots, qui ne s’avèrent être que cailloux ou souches d’arbres.

A l’aube, l’ambiance n’a pas beaucoup changé. Toujours pas d’énormes vagues ou d’orage violent, mais un temps venteux et frais, propice à l’observation des pingouins. Lesquels ne se montrent toujours pas.

Nous troquons cette infructueuse chasse au pingouins contre une pêche miraculeuse: Celle des ormeaux
Roxburgh

Après quelques heures de route, nous arrivons dans le secteur de Roxburgh, dans la région réputée du Central Otago. Effectivement, le coup de cœur est immédiat.

Là ça nous change des forêts primaires! La région se donne comme une sorte de petite Lozère, avec ses causses et ses bush couleur savane. Une petite zone aride, presque proche-orientale, qui sent le thym sauvage et la rose rustique, semée d’une quantité impressionnante de gros cailloux étranges, aux noms rocambolesques. Il s’agit de formations de schistes érodées par le vent et la pluie.

Encore un de ces nuages espiègles qui joue à s’aplatir sur ces dunes de cannelle un peu comme la paume d’une main

Et la lumière qui ne cesse de nous envoûter…

Jusqu’au coucher de soleil, à quelques miles de Wanaka…

Les arcs-en-ciels ont beau être très courants en Nouvelle-Zélande, celui-ci nous a quand même pas mal marqué
Istmuth Peak

Le lendemain, sous un ciel électrique, nous faisons route pour Isthmus Peak

Où rapidement (Najate s’est mise à fuser dans la montée), les vues deviennent plutôt léchées

Les Tussocks confèrent aux crêtes une petite touche Andine

Déjeuner express: Nous faisons la connaissance d’un Breton qui nous affirme préférer les plages à tous ces rochers empilés. Il y en a pour tous les goûts!


Nous croisons quantité de daims et de chevreuils sur cette balade: Ici, les moutons paissent tranquillement.

Une bien belle sortie! L’alternative classique à Roys peak ne nous a pas déçu du tout! Au contraire, je dirais même qu’elle à dépassé nos attentes.

Le rapport effort/récompense penche clairement à l’avantage de ce dernier! On ne sent pas du tout les 1200m de dénivelé, auquel nous avons d’ailleurs ajouté un extra (un sentier agricole prolongeant la marche en crête)
Mont Shrimpton

Le lendemain après une douce nuit sous un cerisier, nous entamons une sacrée grimpette en forêt, puis dans le bush: A l’assaut du Mont Shrimpton!

La ballade est ardue (1680m de dénivelé): Certaines portions en forêt seront clairement très piquantes dans la descente, la fatigue aidant. En attendant, on en prend plein les mirettes! Et le temps semble tenir!

Si vous réchappez à la forêt aux arbres qui grincent, aux arbres qui ont les dents qui claquent, le Shrimpton vous réservera un accueil plutôt frais. Pour vous le décrire: il fait peur à voir. Le terrifiant mont Shrimpton, avec son nez crochu, a l’ombre démesurée, qui vous toise de ses 2000m et donne le tournis. Un mur immense, pétri dans l’ardoise tendre, et dont les portions d’herbe sont plus traîtresses encore. Comment diable escalader cette muraille?

On se faufile dans les plissures

Jusqu’à gagner la pointe de la pyramide (où j’ai l’air d’une simple entaille de plus dans la roche)

Le parcours de crêtes est ô combien sensationnel. Comme souvent sur les cols de montagne, le vent y est très puissant et très froid!

Il faut dire, quand on voit l’autre versant, on comprend qu’il le soit. On ne s’attendait pas à autant de neige si bas, en plein cœur de l’été.

Un aperçu de la course d’arête!

Voilà ce qu’il nous reste à descendre…

Dernier coup d’œil de l’autre côté avant de nous hisser sur une pente à 70°. On commence à se sentir grisés par la fluidité des marches entre elles. Sans blaguer, on ne s’attendait à rien sur ce coup-là et ce fut l’une des plus bluffante ascension de l’année! Parfois, la randonnée est un peu plus qu’une gentille promenade dans les bois. Parfois, plus qu’un sport, elle confine à la quête. Les yeux hallucinés d’un Japonais croisé là-haut pourraient vous en convaincre mieux qu’un long discours. Ce respect mutuel, et cette camaraderie immédiate des conquérants de l’inutile.


