C’est avec beaucoup de curiosité que nous abordons la randonnée des lacs et cascades du Ruitor, avec pour objectif le glacier éponyme. Moins fameux que ses cousins Français de l’Argentière et de la Mer de Glace, ce dernier résiste à la fournaise et, vu d’en bas de la vallée, affiche une forme splendide. Et en même temps, forcés par des contraintes professionnelles, nous sommes conscients qu’en ce début août, sur le versant Italien du Mont Blanc, nous ne serons pas seuls à l’assaut du Ruitor, d’autant qu’il s’agit de la première étape de l’Alta Via 2 (traversée du Parc de Grand Paradis). A se demander même si l’automne n’aurait pas été un meilleur choix? Guettant les premiers signes de la sécheresse, nous évoluons d’abord dans une combe froide, nous rappelant la cascade du même nom vue dans les Ecrins. Le soleil tarde à percer à travers les cimes. On s’élance à vive allure.



A première vue, l’eau ne manque pas. A la voir glisser entre deux roches, façonner le pays, on remonte le torrent du Ruitor avec joie, ondoyant sur les pentes abruptes du massif Valdotain. A notre grande surprise, il semble que nous ayons devancé la foule des estivant. La journée a commencé très tôt pour nous: En effet, nous avons dû boucler notre exploration du Lac Di Pietra Rossa et redescendre aux aurores via le lac d’Arpy. Du coup, à 9h30, alors que le sentier s’élève en lacets, la journée est déjà bien entamée, et notre bambée en solitaire promet beaucoup. Tels deux saumons curieux, nous remontons les écumes à contre-courant, bercés par le clapotis furieux du Ruitor.

Coller à ce point les méandres d’un torrent à pic exauce un phantasme de randonneur. Outre la pure contemplation des sauts dans les roches érodées, c’est une leçon d’histoire naturelle.

Arrivé à une intersection, nous allons fureter sur le sentier 19, laissant l’Alta via sur notre gauche. Par instinct, suivant un chemin entortillé dans les myrtilliers sauvages, on sent pouvoir accéder rive gauche à divers points de vue. Des belvédères boueux et glissant nous y attendent. Quelques cascades en effet s’ajoutent à la kyrielle invraisemblable jalonnant cette boucle, le détour valant le coup d’œil, évidemment!


Puis on parvient à la plus grande, à la plus rugissante, dans son panache d’écume. Encore une fois, on sort du chemin principal le temps d’un pas de côté, nous menant sur une passerelle métallique. Sensation garantie! Le contrejour nous aveugle un peu, mais on ne boude pas son plaisir! Ici commence aussi la variante très prisée des lacs de Bellacomba, envisagée les jours suivants, comme nous l’indique un panneau discret, situé au-delà du pont

Le chemin conduisant à ces merveilles est en lui-même si beau et si fleuri. Notre ravissement, déjà presque à son comble, connaîtra pourtant un crescendo irrésistible.


Le paysage est immense, sauvage, où qu’on tourne la tête. Coup de chance! Le temps a été humide et froid avant notre arrivée, en sorte qu’ici comme dans le Valgaudemar, les pentes herbeuses n’ont pas cette couleur paille, si caractéristique des fins d’été. Les fleurs de mai-juin ont résisté! Nous cheminons maintenant au-delà du sentier des cascades et des mélèzes, à travers zones humides et tourbières. Le premier lac apparaît: Le Lago del Ghiacciaio

On prend de la hauteur pour l’admirer dans son écrin. La chaleur est montée d’un cran. On commence à boire beaucoup d’eau et nos bouteilles se vident rapidement. Najate part à l’avant, en éclaireur. Décidément, dans les montées, je suis à la traîne! Vivement le refuge Deffeyes! Hâte de me ravitailler et de marquer une pause!

Bon, soyons honnête: Le repas n’a pas été fameux. Revigorant, peut-être, la suite nous le dira, mais d’un point de vue gustatif… Enfin, passons. La suite de la marche progresse dans un décor de lacs glaciaires, presque de débâcles comme on dirait en Islande, longeant une succession de lacs tous plus beaux les uns que les autres, sous le patronage du Ruitor (glacier et pic). Madre Dios, c’est tout bonnement admirable!!!


On ne sait pas du tout où on va mais on y va gaiment. C’est tellement beau qu’une énergie mystique anime nos pas. On a l’impression de faire dix-huit randos en une!

Un troisième lac, puis un quatrième, puis un cinquième! Puis on ne les compte plus.

D’ailleurs les grenouilles non plus. Il y’ en a partout. On doit faire attention de ne pas en écraser. Rarement vu autant de vie qu’au pied du Ruitor… Car, oui, c’est là que nous mènent nos pas, sans consultation de la tête. On y va tout droit. Qu’il y ait un chemin ou pas, peu importe! Chemin faisant, on croise quantité de papillons, des dame Isabelle, des Apollon, des Citrons, des petites tortues. Je n’en avais pas vu autant depuis mon enfance. Un rêve éveillé!

C’est pour ces instants qu’on marche plusieurs mois chaque année: Le glacier se rapproche…


Moraine pourpre

Le monstre de glace, touché par les aléas climatiques, mais en aucun cas vaincu, ouvre son ventre à quelques endroits.

Comme lors de notre périple au glacier Brewster, on a du mal à s’arracher au souffle frais du Grand Ancien et l’impression que notre boucle devient une spirale se confirme. Puis nous apercevons une harde d’etagnes et de chamois mêlés, divaguant dans la moraine. Le déversoir est leur fontaine publique: leurs petites têtes cornues, nos caryatides!


La moraine érodée affiche de curieuses teintes et des formes disloquées rappelant des chaos détritiques.


Bien-sûr, tous ces lacs ont des noms. Nous n’en sommes plus à les deviner. Pour nous, ils sont de la salive du Ruitor. Celui qui insémine la vie dans la vallée.

Regard rétrospectif et déjà nostalgique sur le déversoir ouest du Ruitor avant la descente du verrou glaciaire. On aperçoit le pic du même nom et retrouve un semblant de sentier

La descente, abrupte et par endroit glissante, paraît anodine après un si long hors-sentier. Le débit du Ruitor est par endroit si violent qu’il nous éclabousse à une dizaine de mètres, occasionnant des explosions d’écume.

Après quelques tâtonnements, nous entamons la redescente sur le sentier 19, parsemé de cascades. Je ne les ai pas compté, mais il y en a au moins une vingtaine, si l’on parle de sauts, et sans doute beaucoup plus… Ce qui en fait la marche la plus riche en cascades depuis Skogar- première étape du trek du Laugavegur en Islande.


Le Mont Blanc, côté Italien, a un profil plus austère, moins arrondi et enneigé qu’en France. Sa domination ne souffre aucune contestation sur ce parcours.


Encore une fois, j’insiste, marcher sous un cagnard poisseux recèle par moment des moments de solitude. Mais pas dans un compagnonnage si étroit avec l’eau! Depuis 8h que nous sommes partis, elle ne nous a pas quitté d’une semelle (héhé) ce qui en fait une boucle exceptionnelle. Par ailleurs, la recherche d’itinéraire ludique aux lacs glaciaires, puis le long de leurs déversoirs, aura apporté son piment à cette ballade féérique dans le Val d’Aoste. Mais ce n’est pas terminé!

On repasse jeter un coup d’œil à notre cascade préférée; et cette fois au grand jour. Il est tard: Il n’y a plus personne. Les cinq secondes de traversée de la passerelle nous ont littéralement trempé, tant le bouillon était intense. Le débit est nettement plus fort qu’à 10h. On exulte de cette brève mousson improvisée. Certains ont une tonsure pour auréole, d’autres un arc-en-ciel. Eh ouais, carrément!

Puis on retrouve nos petites cascades du matin, au gré d’une descente sportive et bondissante.

Le pire étant qu’à 19h, on ne sait toujours pas où on va dormir ce soir…

Nous voici à la dernière cascade du jour, sifflant quelque part la fin de la récré. « Celle-là, on ne l’oubliera pas! » Encore un bout de forêt à traverser et on sera de retour au parking de la Joux, après un intense voyage dans la nature, placé sous le signe de l’eau.


Alors, s’agit-il donc de la plus belle rando « all-time »? Sans hésitation, oui! Je crois n’avoir jamais vu autant de lacs et de cascades sublimes en une seule sortie (réalisable en 6h). Sans parler du glacier Ruitor, si large et majestueux! On n’était même pas sûrs de pouvoir la boucler, ne sachant pas si le torrent se traversait, mais finalement, tout s’est bien passé. Il n’y avait plus personne autour des lacs glaciaires supérieurs et notre tête-à-tête avec la faune du Ruitor fut un moment de grâce, avant la descente avec l’eau. On ne fait pas une ballade pareille deux fois dans sa vie et finalement, le mois d’aout s’y prête. La fonte un peu retardée des glaciers d’altitude, due à un été localement frais, nous a assuré le spectacle d’un torrent exceptionnellement puissant, par instant effrayant. La partie hors-sentier du cirque glaciaire, abordable à tout niveau technique, s’impose comme un incontournable pour quiconque entreprendrait cette boucle. A ce titre, le classement « moyen » d’Altitude Rando nous paraît justifié. En dehors du niveau technique, rien n’est moyen dans cette sortie hors-norme! Une chose est sûre, nous y retournerons en automne!


