Magie Islandaise

Magie Islandaise

Les amis, la vie est belle, mais pas autant que l’est le monde. Le monde est objectivement beau, la vie, simple question de perspective. Je devais partir en Espagne, dans les Pyrénées, quand mon genou s’est grippé; tout s’est obscurci. De retour d’Ecosse, mon élan s’est brisé, j’ai alors pris mon mal en patience. Je venais d’annuler un trek dans le Verdon, broyant du noir et me demandant comment sortir de l’ornière quand Najate m’a proposé de boucler sur un coup de tête cette trilogie Islandaise. L’année avait été compliquée; beaucoup de difficultés personnelles, d’entorses et de pépins physiques. Puis je me suis refait une santé. Magie noire du basalte, magie blanche du glacier. Je me suis remis à rêver d’Arctique, de Thulé, des îles Aléoutiennes (jumelles lointaines de l’Islande); de cavaler dans cet immense champ magnétique du Maelifelsandur. J’ai bien des fois revu ce pays en rêve, sa lumière diaphane, son ensorcellement. Et soudainement, j’y suis!

JOUR 1 / BRUARFOSS + MIDFOSS + HJALPARFOSS / ENTREE DANS LES HAUTES-TERRES

Les eaux de la Bruara sont turquoise sous l’écume. Nous descendons tranquillement le fleuve et découvrons Bruarfoss puis Midfoss.

Est-ce l’entrée vers un nouveau monde, se demande Sir Arthur Gordon Pym. Non ce n’est que Midfoss, annonce le panneau

Les chutes de Bruarfoss rugissent au crépuscule. Nous sommes déjà à des années lumières de nos petits foyers confortables et douillets.

Hjalparfoss nous apparaît au petit matin: Pendant la nuit, on l’entendait seulement.

JOUR 2 / GJAIN / RAUDUFOSSAR / BLAHNUKUR / RESERVE DE FJALLABK

Notre première nuit dans la Dacia fut assez calamiteuse: C’est pourtant presque une habitude depuis la Nouvelle-Zélande, mais le corps a parfois des trous de mémoire. Reste qu’un petit coup de coeur nous attend, niché dans la vallée de Psorsardalur. Gjain: Une sorte d’anomalie au sein d’une lande volcanique, un jardin verdoyant, aux montagnes d’à peine trente mètres de haut, entaillé de cascades.

La géologie colorée de Gjain l’apparente parfois à de mystérieuses idoles païennes: Une belle arche minérale ne semble plus très loin de s’effondrer; l’accès en est d’ailleurs condamné. 

Des grottes peu profondes n’invitent pas spécialement à la visite

Plusieurs cascades se succèdent, dont celle de la danseuse assise

Nous avions effleuré Gjain deux fois au cours des années précédentes, sans prendre la peine d’y jeter un coup d’oeil. On parle beaucoup d’oasis, de vallée pittoresque, d’un lieu spécial au sein des hautes terres et, sincèrement, ce n’est pas exagéré. La simple vision de cet environnement émerveille, tant son écrin peut être austère et dépouillé, s’agissant d’un champ de lave.

On traverse un désert d’ocre et d’anthracite sur la F225

Avant d’arriver à Raudofossar où nous lançons une rando éclair. Laquelle mène à l’oeil rouge de Raudoga, une source ressemblant à l’oeil de Soron, ce que nous ignorions à ce moment là. S’agissant d’une improvisation de bord de route, nous nous sommes contentés de cette jolie chute.

Le paysage devient lunaire et la silhouette des montagnes nous fascine. Le moindre centimètre carré de terre recèle des surprises satinées, accouchant d’intrépides moutons, La piste serpente dans un désert de cendre.

La vallée déploie mille nuances de vert, à la faveur de mousses plus ou moins jeunes. On parle étrangement de joyau caché concernant la cascade alors qu’elle est visible à partir de la route. C’est juste que les gens ne prennent pas le temps de s’arrêter pour filer au Landmanalaugar.

Une bien étrange cascade tuffière aux contrastes envoûtant. Très originale dans son genre.

Vue du haut de la cascade où nous reprendrons la marche en direction de la source rouge, Augid

Entrée dans le Landmanalaugar par la F208. Troisième marche du jour: Le sommet de Blahnukur, la montagne bleue.

Nous atteignons le camping en fin d’après-midi. Pas tant de monde que ça. Les linaigrettes se dandinent au vent.

La vue s’ouvre rapidement sur les flancs du Blahnukur. A peine cent mètres de dénivelé et l’horizon s’élargit…

Ces montagnes ont l’air d’être vivantes, de se mouvoir selon un plan illogique et visqueux, de glisser dans un abîme de vertige et d’extase.

Les tons dégoulinent d’acier en fusion formant un fatras organique. On reste hypnotisés en marchant, avec l’impression de flotter.

Quelle délicieuse redite, dans des conditions bien plus favorables qu’il y a trois ans. A la faveur de l’horaire choisi, nous étions seuls sur les crêtes.

Tout ceci finissant par un plouf… Dans des eaux à quarante. Quoiqu’en ce qui nous concerne, n’ayant aucun endroit pour dormir, nous attendrons une prochaine occasion pour barboter au bain. Il nous reste un peu de fuel à brûler avant de planter (la tente) ou la caravane en lieux sûrs.

JOUR 3 / CRATERE STUTUR / HNAUSAPOLUR / SIGOLDULFOS / VEIDIVOTN

On ne se fera jamais à ces mousses immenses, si douces au toucher, si belles à voir.

Réveil dans la brume froide des highlands. Bon Dieu, quelle région! Dès le premier clignement de paupières, une énergie faramineuse nous submerge. Vers sept heure du matin, nous partons gaiement gambader sur les collines, dans le périmètre immédiat de la Dacia.

On se dégourdit les jambes sur les lèvres sèches et gercées du volcan Stutur, dont le tour s’effectue en deux minutes chrono. Le vent est frénétique, l’ambiance irréelle. Même au Landmanalaugar, l’impression de solitude peut être totale. On plane littéralement! Petit cratère, immenses sensations.

Aux Amériques, il y a le séquoia géant. En Islande, la mousse, languissante et souveraine, contemporaine des Grands Anciens.

De très nombreux maar jalonnent la réserve: Celui d’Askja est certainement le plus célèbre, nous avons toujours vu celui-ci dans la grisaille.

Dans la descente du Hnausapolur, le vent devient brutal, perçant la brume tout en la décuplant

Les rivages du cratère laissent émerger un pic anonyme.

Le temps est vraiment difficile mais ça ne va pas durer; nous faisons cap vers le nord et empruntons la route 208 afin d’explorer la vallée des larmes et le canyon de Sigoldulfos

Nous y arrivons autour de onze heure et constatons d’emblée la décoloration des dites « larmes ». En cause, les très controversés lâchers de barrage

Bien que personne ne s’y essaye, il n’est aucunement risqué de longer au plus près les parois du canyon. Les points de vue se multiplient à l’infini sur les résurgences de sources souterraines se jetant dans les eaux de l’ex Tungnaa.

Nous avions boudé ce site en l’imaginant dénaturé par la foule; or il n’en est rien. Après un kilomètre de marche, il n’y a déjà plus personne. Nous profitons en toute quiétude de ce lieu magnifique. L’eau n’était guère limpide et beaucoup moins bleue que prévu, mais ça valait le coup d’oeil. D’autant que nous avons pu prolonger la rando jusqu’au barrage

A peine sortis de la réserve, nous allons déjeuner à l’embranchement de la F228

Laquelle piste nous permet d’aviser un secteur qui s’était jusque-là tenu secret, et qu’un employé m’avait formellement déconseillé en raison de gués profonds à traverser: Les lacs de Veidivotn. La zone est contrôlée par une association de pêcheurs, veillant à ce qu’elle demeure un territoire préservé. On peut comprendre que les Islandais, submergés par cet afflux de visiteurs dix fois supérieur à leur population, se gardent quelques coins tranquilles pour s’adonner à leurs activités de prédilection: La chasse, la cueillette et la pêche. Il s’agira donc d’être furtifs!

Les premiers lacs occupent des cratères disloqués. Gantés, encapuchonnés, nous voltigeons de lac en lac

Les rivages ont des couleurs étranges, brûlées par endroit, le rouge le disputant au kaki

Cela valait le coup de franchir ces deux rivières profondes. Heureusement qu’un généreux bienfaiteur nous a montré comment traverser le second, car il était franchement intimidant et l’eau était glaciale. Nous nous immergeons dans cette partie isolée de hautes terres et poussons plus loin jusqu’à un troisième gué, devant lequel nous hésitons. Continuer vaut-il la peine? Nous décidons d’approfondir la petite zone qui nous entoure.

Une discrète chute d’eau attire notre attention: Nous cheminons à le devine vers un nouvel écrin, abritant un système de lacs

Veidivotn se compose d’une cinquantaine de lacs qu’il est impossible de voir en une seule journée, aussi avons-nous papillonné un certain temps autour de celui-ci.

Nous observons fascinés des pêcheurs à la mouche: En définitive, bien qu’ils poursuivent un but utilitaire, pêcheurs et randonneurs communient avec la nature de la même façon en s’imprégnant de son rythme cosmique. Le but étant l’ouverture subtile du Kaïros.

Tous deux nous faisons face à l’immensité: Devenir petit ou vulnérable devient la condition essentielle pour accueillir le Don. « Il faut qu’il croisse et que je diminue » dit le voyageur au monde qui l’entoure, citant à son insu Jean le Baptiste.

JOUR 4 / PAGKILL / REMUNDARGIL CANYON

Une piste admirable, déjà suivie en 2023, nous conduit au camping de Pakgill, niché dans un site naturel de toute beauté

Considéré par certains comme le plus beau campsite d’Islande, l’endroit à la vent en poupe et nous sommes rassurés d’apprendre qu’il reste des emplacements pour la nuit.

La débâcle glaciaire du Myrdalsjokull

Ici débute une petite marche en direction du profond canyon de Remundargil. Ayant déjà randonné ici, on lance cette petite variante à peu près au hasard, au pied d’un petit sommet dont j’ai oublié le nom. La mousse arbore des teintes vermeilles, lustrées par les rayons du soleil.

Comme toujours, la randonnée envoie du lourd dès le départ. N’attendez aucun prélude: On se gare et la bizarrerie préhistorique des environnements nous enveloppe, les panoramas s’élargissent de tout côté: Dix minutes après s’être garé, on domine déjà notre bivouac du soir.

Après une descente casse-gueule, on pénètre la gorge, aux parois calcinées

On sait avoir atteint le fond en apercevant la cascade. Le canyon est finalement assez court, quoique impressionnant, criblé de petites grottes.

JOUR 5 / RAUBIBOTN

Bon… Et si je me mouillais un peu? Je pense que sur l’échelle de l’éberluement, je placerai Raubibotn tout en haut de l’échelle Islandaise. C’est à mon sens le secteur le plus dense en paysages sublimes, une sorte de concentré des hautes terres, que je m’étonne de voir à ce point déserté. Après tout, la route menant ici n’est pas si mauvaise, sinon même l’une des moins fastidieuse. Et une trentaine de minutes suffit. Comment expliquer cet isolement? Peut-être que la montagne sacrée des photographes, c’est à dire le Maelifel, capture toute l’attention du public?

Le Raubibotn en tant que tel est un cratère couleur cinabre dont le tour s’effectue en quelques minutes… Mais que dire de son environnement?

Le lac, fantomatique il y a trois ans, nous apparaît enfin dans toute son ampleur. Nous allons explorer ses contreforts est.

Le laouchet vu des lèvres du cratère. Il n’y a jamais vraiment eu de sentier, sinon en pointillé au début, mais à présent, nous évoluons hors sentier. De nettes traces de piétinements se laissent deviner sur les hauteurs du Holmasarlon.

Une marche extraordinaire sur un plateau sauvage nous offre de nombreux point de vue sur le lac. C’est invraisemblable qu’il ne soit fait nulle part mention de lui. A ma connaissance, aucun guide ne le mentionne, mais le cas n’est pas isolé, nous le verrons.

Tiens tiens, nous ne sommes pas seuls? Coucou les affranchis! Ne fuyez pas! Nous avons de l’eau, des vivres, des… Bon, comme vous voudrez.

Voilà un point de vue qu’on oubliera jamais. Sur un tracé qui n’existe pas. Et que l’on s’est juré de reprendre. Un jour prochain.

Je m’égare un peu, traîne des pieds pour ne pas quitter cet endroit magique. Reste bouche bée devant la pyramide moussue du Maelifel:

C’est réellement avec une sorte de fièvre que nous rentrons de cette somptueuse incursion dans des contrées découvertes par hasard, il y a trois ans

Mais pour citer mon vieux maître Ariel Poundy, « Il faut bien rentrer, un jour ou l’autre, au pays natal ». Notre bon 4/4 faisant ici office de patrie

Et voilà devant quel mur de glace nous ouvrirons les yeux demain! Au Skaftafel, territoire des glaciers. « Mais non chérie. Laisse la fenêtre ouverte. »

JOUR 6 / KRISTINATINDAR / SVINAFELLJOKUL

La randonnée part du camping de Skaftafell, et monte tout doucement vers le glacier du Skaftafellsjokull. Nul besoin d’être un solide marcheur pour arriver ici, et nous croisons un peu plus de monde qu’ailleurs, pas mal de groupes notamment. Mais à partir de ce point, nous poursuivrons seuls. Sans doute que les 17 kms de cette boucle incluant l’ascension du Kristinatindar en refroidissent certains, mais il semble que la tendance road-trip intégral: barbecue/drone/mobile-home se confirme au détriment de l’exploration à pieds dans ce pays qui s’y prête à merveille. C’est stupéfiant! Et on ne va pas s’en plaindre!

Bon… Et donc on arrive là, au bout d’une heure de marche. La chance semble nous sourire, bien qu’un petit nuage taquin caresse les cimes…

Le glacier est carrément impressionnant. Ce n’est pas tous les jours qu’on survole un tel monstre en bras de chemise. A 1000m d’altitude, le mercure affiche 16°!

Puis on butte sur la première muraille: Les contreforts de l’antécime du Kristinatindar, déjà plus ou moins aveuglés par la brume.

En nous rapprochant, nous constatons qu’il s’agit des soubassements sulfureux de la montagne, où s’impriment d’antiques souffrances…

C’est tout simplement incroyable, dis-je en me retournant toutes les deux minutes. Tous ces minerais ont l’air de respirer, de palpiter devant nous

Hélas, la vue s’est totalement bouché au sommet et nous avons rapidement redescendu l’arête ouest pour déboucher sur une crête ouvrant sur le Morsajokull. C’est donc d’un peu plus bas que nous apercevrons la plus haute cascade d’Islande avec ses 230m: Morsafoss. A ce stade, la marche devient planante, très spectaculaire et nous fait oublier la légère déception du sommet.

Cette marche en balcon et ses méandrines débâcles nous a totalement emballé. On fera l’impasse cette fois sur Svartifoss.

Et tout cela finit dans la lagune glaciaire du Svinafelljokull, où nous arrivons à l’heure du dîner.

La lumière tombe sur le palais des glaces: On soupire d’admiration puis ne laissons aucune chance à l’omble chevalier filetant dans nos assiettes…

JOUR 7 / RETOUR A SVINAFELLJOKULL / SOLHEIMAJOKULL / SVINAFOSS – LA VALLEE SANS NOM

Le lendemain matin, changement d’ambiance. On visite très tôt ce fameux glacier, avant l’arrivée des premiers autocars. La fenêtre de tir est serrée: Nous évoluons prudemment sur la moraine, intrigués et à l’affût.

Les vagues pétrifiées nous fascinent. Avant qu’un vol de drone nous tire de notre hypnose, le géant endormi nous laisse la voie libre.

Le recul du Solheimajokull nous saute aux yeux: En seulement trois ans, beaucoup de choses ont changé dans ce pays, mais j’y reviendrai…

La moraine dénudée grignote du terrain; on assiste à un lâcher de touristes en file indienne venus se pencher au chevet du mourant.

En voyant cette vallée à partir de la route, on se demande jusqu’où on peut aller. Et la réponse tombe: Jusqu’au bout. A condition de s’accrocher.

Parce qu’il s’agit là d’une rando hors-piste avec beaucoup d’orientation, de contournements, d’instinct. On colle au maximum les rives du torrent.

Puis on arrive au royaume des cascades. Des pentes à soixante-dix degrés. Des moutons égarés.

Les larmes du glacier coulent à grosses gouttes: mon sentiment d’exaltation arrive à son comble.

Bref, ça a été une sacrée percée dans l’anonymat de la vallée sans nom. Inutile de dire que nous n’y avons croisé âme qui vive, en dehors de deux moutons perdus. Franchement beaucoup apprécié cette exploration au fil de l’eau, sur des terrains parfois glissant.

Un peu plus tard, sur les routes de l’est, en direction des Fjords d’Orient, un étrange crépuscule embrase le ciel de ses lumières froides. Nous venons d’achever notre première semaine. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la chance nous a souri.

JOUR 8 / FOSSARDALUR / CANYON SANS NOM / TOUR DE LAUGARFELL / LAUGARVELLIR

Se réveiller dans un petit camping tranquille et calme pour se rendre compte que la région est zébrée de promenades incroyables. Nous sommes venus ici par hasard, une fois de plus, dans la pénombre du début de soirée. Nous avons pu nous doucher, prendre un repas chaud, le campement était pénard. C’est fou ce qu’on dort bien dans son véhicule! Et voilà qu’une fois n’est pas coutume, nous partons explorer une contrée à la devine…

Nouvel enchaînement de cascades. La boucle prend une tournure inattendue; On ne s’attendait pas à tant de beautés.

Nous bouclons la marche vers 8h30, et jubilons d’avoir pu marcher de si bon matin. Il nous reste en effet une longue route à parcourir, pour atteindre Laugarfell en début d’après-midi. D’autant que la route 95 reliant la côte à Egilstadir, nous étant pour l’heure inconnue, s’avèrera magnifique et pleine d’arrêts incontournables.

Je n’avais pas souvenir que le sud-est était aussi chouette. Bien sûr, le beau temps y est pour beaucoup, et la tranquillité, car après Hofn, il y a moins de touristes, mais cette petite région côtière juste avant les fjords de l’est mérite qu’on s’y attarde.

A force de s’émouvoir des belles montagnes nous entourant, des gorges qui s’esquissent, on finit par piler devant un tableau, presque pris au hasard, d’abord pour se boire un café puis pour explorer un canyon coloré entrevu au loin. On déchausse pour traverser une rivière, avant de nous enfoncer dans ce couloir de pierres.

On a connu sentier moins embrouillé. Le nez dans les pierres, on ne cesse de fureter la calcédoine ou les coraux fossiles…

Arrive un moment où le torrent nous met un stop. On ne sait toujours pas comment s’appelle ce canyon. En vérité, il n’est pas rare en Islande de partir en reconnaissance dans des coins perdus, oubliés de tous, sans tracé officiel, et de se dire en rentrant: « Bon sang, ça a de la gueule quand même… »

A cet endroit, correspondant à un verrou glaciaire, nous rebrousserons chemin. Non sans avoir grapillé quelques jolis cailloux de rhyolites.

La route reste très belle, au point qu’on se demande si cette 95, qui n’est pas une F-Road, ne rivaliserait pas avec certaines d’entre celles-ci. Du coup, on continue à prendre tout notre temps.

Najate appuie enfin un peu sur le champignon et nous filons vers Laugarfell, sur un immense plateau d’altitude, plutôt venté, dominé par le Snaefell. Cette zone de géothermie, très reculée dans les hautes terre de l’est, n’attire pas les foules. Cependant, nous y croisons pas mal de Français. Enfin, dans le refuge, parce qu’après, c’est le calme plat. Avec quelques vagues tout de même, et un monceau d’écumes.

Entre l’eau et le feu présents sur l’île, et se livrant sans rage aucune à leur éternel conflit de propriété, nous sommes plutôt du côté de l’eau

La sortie, débutée vers 17h, déploie une succession de chutes d’eau lui valant son nom de « Waterfall Circle ». On la connait aussi sous l’appellation « Tour de Laugarfell ». Ici on vous présente Faxi.

Après une descente dans le sens du courant, on le remonte jusqu’à la dernière chute:

La dernière accuse un débit étriqué, mais reste magnifique, sous l’égide du Snaefell

Le charme hypnotisant des fins de journées dans la nature. Pourtant, que ce fut dur: Nous avions déjeuner tard et plus copieusement qu’à l’habitude, puis un coup de flemme terrible nous cisailla les jambes. Sans parler des bourbiers tout le long du sentier… La sortie n’avait pourtant qu’un dénivelé dérisoire, mais je ne me suis jamais senti aussi fatigué.

Une cellule orageuse se forme au-dessus de nos têtes et sonne la fin de la récré: ça a été une belle sortie, possible à conclure par un bain chaud au refuge du Laugarfell. Ceci dit, l’une des seules cascades d’eau chaude d’Islande n’est pas très loin; elle se trouve à une vingtaine de kilomètres. Il nous faudra pourtant bien plus d’un heure pour l’atteindre. On se paume, on s’arrête tout le temps, on pavoise sur un barrage, on écoute les sons étranges du vents dans les tunnels. Des vents à décorner les boeufs génèrent des crevasses célestes. Quant à la route, elle est si cabossée, qu’elle mérite déjà la palme de l’une des pires pistes que nous ayons eu à suivre! C’est probablement aussi l’un des endroits les plus isolés que nous ayons vu sur terre…

Nous quittons la route principale et empruntons la piste pour rejoindre la source chaude de Laugarvellir, sur une piste franchement accidentée.

Naissance d’un orage supercellulaire… Dans une atmosphère typiquement Islandaise.

Le canyon d’Hafrahvammagljufur (le temps d’épeler son nom, il n’est déjà plus là) sous le barrage de Karajhnjukar, à partir de laquelle la piste devient une sommaire ligne de vie, semble d’une profondeur absolument indicible: Plus de deux cent mètres par endroit. L’obscurité glaciale se referme sur nous et l’endroit prend un aspect lugubre rappelant les mines de la Moria. L’angoisse culmine lorsque dans une montée abrupte et caillouteuse, le moteur surchauffe et les roues tournent à vide: Nous voilà enlisés pour la toute première fois. Par miracle, deux phares clignotent au loin, une paire de véhicule surgit de derrière une colline et la passagère de la seconde nous sort brutalement du pétrin, avec une intrépidité à peine croyable.

JOUR 9 / STULAGIL CANYON / MYVATN / LEIRNHJUKUR

Hier soir, exténués, on a dormi au bord de la route, dans un vent démentiel sur un plateau ouvert aux quatre points cardinaux. Au réveil, totalement ahuris d’avoir si bien dormi, je retrouve mes chaussures (que je laisse dehors depuis le premier jour) quelque part dans la lande, tout proche d’un monument commémoratif que nous n’avions pas vu la veille tant il faisait nuit noire.

Le vent a faibli, on se tient droit sans effort… Quand soudain, le monde se recourbe.

A première vue, le canyon de Studlagil s’apparente à un parc d’attraction surpeuplé, plutôt surfait, avec deux parkings payant de chaque côté: Bref, un peu tout ce qu’on déteste. Pourtant, derrière les apparences, se cache une véritable pépite. Le second parking, celui de l’est s’avère plus intéressant que celui de l’ouest: il ouvre la possibilité de s’immerger au plus près des orgues, dans le lit de la rivière Jokla, et d’ausculter la géométrie fantastique de ces colonnes de basalte extraordinaires. Personnellement, je n’en ai jamais vu de telles! Et dire que le site n’est connu que depuis 2017!

C’est incroyablement bizarre, une abstraction digne des plus grands artistes d’avant-garde

On se retrouve assez seuls une fois franchis les premiers obstacles, le canyon se resserre et ses symétries deviennent sidérantes

On en perd son latin; c’est franchement dingue!

On se délecte de chaque détail, comme s’il s’agissait d’une fresque antique

Colonnes de basalte en vues plongeantes, tableau d’une civilisation disparue

Bref, on ne ressort pas indemne d’une telle création. Un certain snobisme nous avait tenu éloignés de ce bijou et fort heureusement, voilà cette erreur réparée. C’est de loin les plus belles orgues que nous ayons vu de nos vies.

Plus tard, nous voilà de retour à Myvatn. La randonnée de Leirhnjukur nous entraîne dans les décombres fumant d’une éruption s’étant produite en 1984! On a pourtant la sensation qu’elle s’est produite hier!

L’immense champ de lave qui nous entoure

On a parfois l’impression de rechercher des survivants. C’est d’une beauté terrible, d’une écrasante splendeur.

Nous ne sommes pas spécialement, ni Najate ni moi, de grands fans de volcans. C’est à se demander pourquoi nous passons notre temps à gambader sur des îles volcaniques. Les paysages lunaires, les landes couleur de cendres, les plateaux désolés, trouveront de bien plus fervents admirateurs que nous, amateurs d’alpages verdoyants, de forêts primaires, pourtant je dois reconnaître que cette courte marche m’a laissé une impression majestueuse.

Et la nuit tombe sur nos âmes émerveillées.

JOUR 10 / PENINSULE DE TROLLASKAGI / SIGLUFJORDUR / HOFSOS

Aujourd’hui, et depuis l’aube, il fait un temps franchement exécrable. De la pluie, du vent. On s’en va chercher la douceur sur la péninsule du Troll.

On profite de la moindre éclaircie pour s’élancer. Depuis Akureyri, nous avons franchi plusieurs tunnels obscurs, notamment d’effrayant tunnels à une voie, interminables. Quand le ciel est chargé, il faut rester patient; les paysages défilent. Quelques traces de neige au loin perce à travers les nuages.

Nous déambulons en ville

Siglofjordur, l’un des villages les plus septentrionaux du pays, offre un visage pittoresque et plaisant. La fréquentation touristique nous surprend, étant donné l’isolement du hameau. On repense encore à ces tunnels lugubres séparant le port de Dalvik à Siglo, non sans frissonner.

Nous quittons la ville après avoir goûté et apprécié son ambiance: La lumière se fendille par moment, la beauté naturelle de la péninsule apparaît par éclair.

Embrasures polaires sur le Fjord d’Hofsos

A Hofsos, on découvre de nouvelles colonnes de basaltes, juste à côté des bains chauds. Le Fjord est beau, une pâle clarté l’inonde.

La luminosité devient féérique. Nous reprenons la route vers nos premiers bains chauds du séjour. A force d’en voir partout, on se laisse tenter…

Il aura fallu attendre 18h pour entrevoir un rayon de soleil: C’était clairement un jour sans, et les montagnes enneigées de la péninsules sont restées à l’état de fantômes. Cela dit, la journée s’achèvera très agréablement dans une piscine d’eau chaude gratuite, au camping de Lambeyri, défiant toute concurrence. Le gérant, dans sa camionnette, nous donnera un bon tuyau pour la découverte du lendemain. La cascade interdite de Reykyafos.

JOUR 11 / REYKYAFOS / KOLUGJLUFUR / FJORDS DE L’OUEST

Les sources chaudes au-dessus de cette beauté aurait pu la rendre célèbre, hélas un conflit de propriété ayant éclaté il y a peu a condamné l’usage de ses eaux délassantes et, officiellement, la cascade est fermée. Après, le sympathique gérant du camping d’hier nous a assuré que les sources étaient fermées, mais pas la cascade, ce que nous sommes venus confirmer: Le robinet coule toujours.

On enchaîne sur le canyon de Kolugjlufur, petite célébrité locale.

Le soleil se fait plus rare par ici: Après une semaine radieuse, on a moins de chance dans le nord…

Un bouquet de cascades nous incite à faire plus ample connaissance. Le parking est bondé, les gorges, sur la longueur, se dépeuplent.

Retour en force des cascades. Un chemin discret nous conduit dans le canyon, où s’ouvrent d’autres points de vue, avant de faire machine arrière.

Puis, l’air de rien, nous voilà entrés dans les Fjords de l’ouest.

La route suit le tracé des côtes et s’enroule aux petites baies, bordées de pics enneigés. On oublie peu à peu les chaudes journées d’été à 15° Celsius.

De fait, il fait nettement plus froid; et surtout plus humide. La moindre saute de vent vous glisse l’envie d’un bon feu de joie.

La route asphaltée devient bientôt une piste en graviers, nous atteignons Holmavik en milieu d’après-midi.

A partir d’Holmavik, la route devient superbe. Partout, à perte de vue, l’immensité nous saisit. Le ciel est d’une profondeur irréelle, les falaises plongent dans la mer qui fulmine, tourbillonne. Des troncs de bouleaux changés en rondins de bois, venus de Sibérie, au terme d’un voyage beaucoup plus long que le nôtre, maculent les plages humides, où paissent encore quelques moutons.

Nous atteignons enfin la ville fantôme de Djupavik. Pas si fantôme que ça du reste. Nous y trouverons même un hôtel incroyablement bon marché où nous passerons notre première nuit dans un lit depuis dix jours. Nous profiterons d’une réservation annulée et des charmes surannés d’une hôtellerie très à l’ancienne pour nous détendre de ces longues routes harassantes, sinueuses et tape-cul, qui sont le quotidien des voyageurs.

JOUR 12 / BJARNAFJORDUR / VALLEE DE KALDALON / DRANGAJOKULL

L’hôtel était parfait; le dîner nous a paru somptueux. L’atmosphère de désolation de Djupavik exprime des notes puissantes, paisibles et envoûtantes: Cela peut sembler contradictoire, mais ces terres du bout du monde dégagent un sentiment d’exaltation, de solitude et d’inspiration.

Vague envie de rire en me rappelant la scène de Justice League où Aquaman débarque à Djupavic, dans une taverne caricaturale…

La route, toujours la route. On est presque étonnés que la Dacia tienne si bien le coup. L’électronique clignote: Une clef à molette réapparait sur le tableau de bord, mais à ce stade, on ne se préoccupe plus des augures fâcheux.

Une myriade de cascades ruissellent des ravins. Nous faisons demi-tour pour reprendre la route 61 en direction de l’unique glacier des WestFjords

Belle cascade de bord de route. Parmi les six ou sept aperçues lors du dernier quart d’heure.

D’un bref coup d’oeil, je repère une entaille, surmontée d’une gorge granitique, dans laquelle je ne tarde pas à m’engouffrer.

J’emprunte un chemin marron pour parvenir au bord. Le sol est bien plus dur que dans les hautes terres, les mousses moins épaisses…

Encore un joli petit canyon de bord de route déniché par hasard. Moins vert que ses prédécesseurs, il s’appelle godafoss d’après ce que j’ai pu voir. A ne pas confondre avec les célèbres chute éponymes aux abords du tunnel d’Akureyri.

Juste après un déjeuner frugal consommé à la hâte dans un fjord glacial, on s’oriente vers le Draganjokull, notre objectif du jour.

Il en va des glaciers comme des volcans: Nous ne sommes pas des inconditionnels, tout en appréciant ce qu’il y a autour, leur zone d’intérêt.

Ici, la progression est passionnante: Quelques cairns peuvent aider à se guider, mais l’itinéraire devient assez vite évident. On butte parfois sur une tourbière ou une barre rocheuse, mais le contournement va de soi, aussi peut-on consacrer toute notre attention à admirer les épanchements glaciaires.

Pour information, le Draganjokull est l’unique glacier des westfjords et le seul à n’avoir pas diminué en masse ces dernières décennies.

Après plusieurs kilomètres de marche, le Draganjokull reste une silhouette lointaine, presque étherée.

Les parois dégoulinent, de très nombreuses cascades surgissent d’immenses murailles.

Puis nous entrons dans le royaume des glaces, par la porte rouge (Rotschild), et la moraine s’empourpre

A partir de là, l’itinéraire devient plus cahotant: L’impression se confirme d’être déjà en train de fouler le glacier.

D’insolites cavernes apparaissent, les craquements de la glace distillent une angoisse larvée: Le sol se dérobe sous nos pas, le chemin n’est plus qu’un éboulis délité, friable. Mais quelle générosité a ce monstre glacial, dont les sanglots enfantent d’imposantes cascades!

Ici on voit très bien la nature du problème: On évolue depuis un moment sur le glacier sans s’en être rendu compte. En montagne, le danger n’est pas spectaculaire.

A ce moment-là, sans crampons ni piolets, on n’ira pas plus loin…

Depuis le Ruitor et le Brewster en Nouvelle-Zélande, nous n’avions pas eu la chance d’explorer à fond l’environnement d’un glacier avec un tel plaisir.

Les vues tardives sur le Fjords sont toujours inspirantes: Une longue route nous attend, direction Isafjordur, et nous traverserons pas moins de sept fjords en à peine deux heures. Le silence et l’isolement se font immaculés; seuls quelques moutons semblent doués de mouvements. A part ces trois bougres que l’on voit pétrifiés sur une île minuscule formée à marée haute et regardant la route avec espoir, rien ne semble vivant. Pour la seconde fois, à regret, nous les laissons derrière nous: Nous ne pourrons les secourir; l’eau est beaucoup trop froide pour nager la brasse et convoyer des moutons de 80kgs au moins, sans doute bien plus lourd une fois dans l’eau.

JOUR 13 / BALDURSHAGI / LAMBAGILSFOSS / SANDAFELL / DYNJANDI

La matinée promet vraiment. L’air est doux, le ciel limpide. Quoi de mieux qu’un bon bain chaud à 42 degrés pour sortir du cirage?

Ensuite, nous avisons une jolie cascade dans le fjord de Lambagil. Après quelques passages boueux, on s’engage dans la gorge, confiants…

Comme souvent, l’intérieur de la gorge nous captive presque plus que la cascade…

Enfin quoi, elle est pas mal quand même, avec l’arc-en-ciel qui rampe à ses pieds… Demi-tour, il reste tout un secteur à ratisser.

Et si on allait voir la seconde cascade, plus prometteuse encore, dans son écrin splendide…

Le fjord de Lambagil derrière nous

Revenons en à cette chute. D’après mes recherches, il n’existe aucun itinéraire connu incluant celle-ci. Elle reste dans l’ombre de sa voisine, portant le nom du fjord et partageant un peu de son prestige. Les pentes s’aiguisent, je m’approche au plus près sur un sol instable.

Plus près que ça, tu meurs… C’était une merveilleuse cascade. Nous avons pris énormément de plaisir à l’approcher.

Nous allons mordiller quelques victuailles en contemplant le fjord d’Isa. Quand il fait froid et que le vent harcèle, on mange beaucoup moins, le temps consacré à s’alimenter diminue. Par contre, on commence à savoir quel genre de pain on aime ici (type blinis ou pancakes) et comment égayer un peu ses fringales.

Sur les hauteurs de Pingeyri, le mont Sandafell offre une vue imprenable sur le fjord Dyrafjordur. On digère notre houmous Jalapeno (un mémorable laxatif) sur cette épaule rocheuse accessible en vingt minutes.

Les panoramas sont plutôt cool pour un monticule chiffrant à 362m d’altitude. En regardant Najate, je me demande si le Houmous était une bonne idée. On mange un peu ce qu’on trouve, certes, mais le Jalapeno, tout de même…

On en arrive alors au monstre écumant, rugissant, effrayant qui transporte jusqu’ici un certain nombre de visiteurs s’aventurant dans les Fjords de l’ouest, dont il constitue la seule célébrité: Dynjandi nous apparaît au loin et déjà impressionne par son ampleur, ses vibrations profondes… On a rarement l’occasion de voir de telles forces de la nature: Dettifoss, bien-sûr, Gulfoss peut-être. Glymur sans aucun doute! Mais Dynjandi a quelque chose de plus. Un côté frontal, un crescendo poignant, une apparence d’hydre, une sorte d’hybridation visqueuse et ondoyante…

On se sent irrépressiblement attirés par ce mur d’eau autant que repoussés à l’orée de sa fureur.

Il est pourtant possible d’aller plus près, tout contre Dynjandi, là où la chute semble une mère nourricière

Et que dire de son fjord? L’un des plus doux qui soit.

Un dernier regard avant de partir, je me sens un peu triste de devoir quitter ces lieux magiques si rapidement, de ne faire qu’effleurer leur aura de mystère, sans pouvoir nourrir plus profondément mon imagination, me blottir dans les sources tièdes de la matière, dans les forges de ces premiers soleils.

JOUR 13 / PLAGE DE TUNGARIF / RAUDASANDUR / FJORD DE PATREKSFJORDUR / NONNI ET MANNI WATERFALL

Le lendemain, dernier bain chaud devant un paysage déjà emprunt de nostalgie. Comme lorsqu’au bord du lit, on prend conscience d’être en train de rêver, et prolonge de toutes ses forces ce rêve, intense et vibratoire.

Une plage qui n’a pas l’air d’une plage: Celle de Tungarif.

Les hautes terres entre deux fjords déploient des paysages lunaires.

Randasandur nous fait les yeux doux…

Les parois ciselées montent vers le ciel… Nous marchons au milieu des moutons.

On se promène sur la plage, comme deux chats vagabonds, suivant les auréoles salines.

Deux roches singulières semblent imiter des machines de combats, ou encore des instruments de musique

La plage à marée basse dessine des lignes obliques

Plus tard, face au cargo échoué, le Garbar BA 64, plus ancien navire en acier d’Islande, s’ébauche une vallée sauvage que je m’en vais explorer en solo

Pendant que Najate s’est rendu au cargo, je découvre au pas de course la première petite chute, qui fait quand même au moins quinze fois ma taille

En à peine vingt minutes, j’ai déjà croisé sept cascades. Je commence à avoir la tête qui tourne. D’autant que mon allure ne faiblit pas.

L’endroit est franchement magnifique. Quelque part, on se sent vraiment en montagne, à quinze mètres d’altitude. A Sixt-Fer-à-Cheval par exemple.

Je m’en retourne au pas de course retrouver Najate: C’était encore une sacrée claque. Pour ceux qui pensent qu’il n’y a rien à voir dans les West Fjords

Et le ballet n’est pas terminé: On marque une nouvelle halte autour de 20h pour se dégourdir les jambes et voilà sur quoi on tombe…

Jérôme, si tu vois ça, viens en Islande s’il te plaît…

Et dire qu’il va falloir rentrer demain… Mais comment va-t-on faire? Comment…?

Et comme si tout cela n’était pas assez dingue, on termine la journée devant une cascade qui fume. (Elle coule à 60°, on évitera la douche)

JOUR 14/ DJUPIDALUR CAMPSITE WATERFALL / ROUTE 60 / VESTFJARDAVEGUR / HRAUNFOSSAR / BARNAFOSS / SURTSHELLIR

Au réveil, je baille, je m’étire, je sors faire trois pas, puis trente, puis trois cent, au large du camping, lorsqu’une nouvelle cascade m’apparaît.

Ces histoires là finissent toujours de la même façon: On est triste, on se blottit dans un coin en boudant, bouleversé d’avoir vu tant de beautés et de devoir les quitter brutalement: Alors on a envie de les serrer contre soi, de leur vouer un culte intime.

Notre bonne vieille routine matinale se remet en route, en pilotage automatique. Les kilomètres défilent, les visions s’emperlent à nos mémoires: Je prends déjà des notes pour un futur voyage.

Une énième petite marche dans un lieu qu’on ne saurait pas nommer, dans une région au nom imprononçable… C’est fou l’énergie que ce pays nous a donné tout au long de cette quinzaine.

Parce que de telles merveilles ne peuvent pas être consommées à la chaîne sans risquer de les banaliser, de transformer des paysages façonnés par le temps géologique, l’activité souterraine de la géothermie et des volcans en simples friandises, en attractions si ponctuelles qu’elles ne peuvent s’ancrer durablement dans la mémoire.

Pour nous, la solution est simple et tient en un seul mot: Marcher.

Après la très accessible Hraunfossar, nous partons visiter le plus long tunnel de lave Islandais, s’étirant sur plus de deux kilomètres de galeries. Hélas, nous manquons de temps (et un peu aussi de motivation) pour ramper dans les boyaux oppressants de Surtshellir. Il nous aurait fallu un meilleur éclairage; une frontale chacun, au bas mot, pour rendre l’exploration crédible. Pour être honnête, ce n’est pas notre truc…

Au loin, l’immense glacier central du Langjokull couronne la lande

On trouve en Islande ce que la nature a créé de plus beau, de plus étrange et de plus unique. Le volcanisme intense a forgé des morphologies surréalistes, des paysages sans limites, qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Les plus beaux glaciers d’Europe, des couleurs de terre et de mousses insensées, des orgues basaltiques et des cascades hors du commun. Selon la montre connectée de Najate, nous avons pu marcher 20kms par jour. Pour nous, définitivement, l’Islande se découvre à pieds. Depuis dix ans qu’on voyage tous les deux, on n’envisage pas un séjour sans traversées pédestres, à rester derrière un pare-brise sans affronter les éléments. Ici, on parle de se mouiller les pieds, de franchir des rivières, d’encaisser des rafales surpuissantes. Le fait est que très peu de gens randonnent en Islande. Infiniment peu même. J’essaie d’en saisir les raisons. Pour prendre un exemple, bien que l’on connaisse des coins vraiment paumés en France ou en Italie, il y a bien plus de monde sur les sentiers Alpins que sur pas mal de secteurs franchement somptueux d’Islande. Veidivotn? Cela s’explique, nous sommes dans les hautes terres, avec des gués impressionnants à franchir. Raubibotn, déjà beaucoup moins: Une grosse demi-heure de Vik par une route juste un peu cabossée. Qu’est ce qui fait alors qu’on n’y voit personne? Honnêtement, nous avons parfois la sensation d’être sur une île déserte, partiellement inexplorée. D’où ma surprise quand je lis partout que les sites sont envahis, que trouver des trésors cachés est devenu difficile. Au risque de paraître présomptueux, mon cher Watson, cela m’a paru élémentaire. Et par delà la griserie d’être seul au monde au milieu de trois millions de touristes sans jamais les croiser se posent de vraies questions. N’avoir aucun effort à faire pour cela autre que mettre un pied devant l’autre? C’est cela qui constitue l’énigme autour duquel gravite ce paragraphe. Or, voici mes hypothèses: D’abord sans doute à cause du temps- ou ce que l’on dit du temps- réputé acerbe, malgré une relative douceur due au Gulf Stream pour une île si proche du cercle polaire, peu de gens s’aventurent à entrer dans ces contrées sauvages et ce n’est même pas une question de véhicule ou de routes difficiles. Même sur la ring road (ou route 1) il existe une quantité effarante d’itinéraires méconnus sur lesquels on ne croise absolument personne. Peut-être est-ce aussi une question d’information? Dans la mesure où l’Islande pratique, comme ses voisins en Grande Bretagne, un balisage parfois minimaliste (mais qu’à titre personnel, je trouve presque plus efficace qu’en Ecosse), on peut comprendre ces réticences. Il manquerait donc ici un panneau, là un fléchage rationnel, avec les distances et la destination? Soit! Mais qu’on puisse se sentir plus seul encore au bord de la ring road- par exemple dans la vallée perdue dont je reparlerai- que sur le territoire des west fjords, sans qu’il y’ait le moindre challenge physique, dépasse ma compréhension. Pour prendre mon cas personnel, cela fait trois fois que je reviens en Islande, j’y ai passé en tout un mois et demi, et je connais maintenant de très beaux endroits aux sentes si minuscules que même un chasseur Islandais aurait peine à les suivre. Il y en a une quantité incroyable, et je ne les ai pas particulièrement cherché, juste découvert au fil de l’eau- c’est le cas de le dire- au point d’ailleurs que nul ne prenne soin de leur donner un nom. C’est le cas de cette vallée inconnue des cartes officielles aux portes de Skaftafell, où personne ne semble mettre les pieds. De Stigafoss ou si peu se rendent. Ou encore de Lambagillfoss, qui nécessite à peine dix minutes de crapahut… A titre personnel, j’ai trouvé la marche beaucoup plus difficile et aléatoire en Ecosse, la météo bien plus compromettante (brumes soudaines, bourbiers atroces) mais il est vrai qu’on y est allés fin mai. Pourtant, je persiste à penser qu’on exagère un peu le caractère extrême et rebutant de la météo en Islande. Sur trois séjours, notre premier fut de loin le plus difficile, et cela ne nous a pas empêché d’arpenter des kilomètres en territoire hostile, en choisissant bien nos moments et en hésitant pas à renoncer certaines fois. C’est le plus important: Savoir renoncer en cas de grands vents ou de brouillards turpides. Il faut aussi, en renfort de cet argument, souligner la qualité des cairns installés ça et là et des lignes de vie sur les parcours les plus engagés, même si l’essentiel se déroule hors de tout repère.

Au fil de mes recherches, je m’aperçois qu’il y’ a peu d’accidents en Islande, ce avec un faible niveau de réglementation et une sécurité très restreinte des sites. A titre d’exemple, je m’amuse souvent à raconter cette anecdote au sujet du Solheimajokkul, ravagé par le changement climatique, sur lequel un guide francophone prit la peine de me prévenir: « Attention tu marches déjà sur le glacier ». Alors que j’avais plusieurs fois foulé la moraine d’autres glaciers beaucoup moins en vue, en chaussons aquashoes, voire des lambeaux de glaciers entiers, comme au Draganjokull, dont l’approche nécessite de fouler un sol glacé instable. En regard des normes Européennes, rien n’est fait ici pour décourager le marcheur. Même ce guide ne m’interdisait pas d’y aller, il me prévenait seulement. On peut comprendre à cet égard que la nature intimide, qu’une large majorité de visiteurs n’ose pas s’aventurer hors sentiers. Je reste pourtant troublé par le conformisme des Glaciolâtres qui visitent l’Islande et se contentent de vues très lointaines, alors qu’il existe quantité d’itinéraires, comme celui de Pakgill (sur le Myrnajokkul) ou du Draganjokull sur les Fjords de l’ouest, permettant de tutoyer de très près ces fascinant rescapés, interdits presque partout ailleurs. Pourquoi être si tatillons? Pour résumer, je reste assez surpris, à ma troisième visite, de voir si peu d’engagement et de curiosité pour un pays si extraordinaire. Il n’y a aucune raison valable de tous se ruer aux mêmes endroits, de gonfler l’effectif de Gullfoss, du Blue Lagoon, ou de Geysir juste par manque d’imagination personnelle… Après, les gens font ce qu’ils veulent (à part ces connards qui roulent en zigzag sur des hectares de mousses millénaires). Chacun apprécie l’Islande à l’aune de ses possibilités. J’espère n’avoir pas été débordé par ma fougue pour tenter d’analyser ce phénomène très lié au surtourisme, comme hyperconcentration ou le clonage de masse des voyages standards clefs en main vendus en prime- c’est le plus ironique- comme des aventures. Car le fond du problème est là: Comment parler d’aventure si l’on n’accepte pas le moindre aléas, le moindre obstacle, la moindre difficulté?

Nous y sommes arrivés, nous voilà rentrés au pays, avec un taux de lactose anormal dans le sang, mais aucun sang de mouton sur le capot. Le but du jeu c’est de rentrer chez soi à la fin, de ne pas taper le moindre mouton sur la route, de rentrer vivant, de rentrer tout court. Je revois ces pauvres moutons qui s’étaient perdu sur une falaise: Comment s’étaient ils mis dans un tel pétrin? Et ce trio d’ovins au milieu d’un ilot de survie, à marée haute, qui nous fixait intensément et paraissant nous implorer de leur venir en aide. Leur « expression » me revient. Pourquoi les animaux pris au piège se tournent t-ils vers les humains?

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